... comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais chaud, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un bock de bière. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher une de ces charcuteries onctueuses et charnues appelées Rillettes du Mans. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres le verre de bière où j'avais laissé s'amollir une tartine de rillettes. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du pâté toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût de la bière et des rillettes, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semblant diminuer.

Le choix des mots, c'est aussi le choix des mets. N'évoquez jamais dans votre roman des plats et des boissons qui ne conviennent pas à la situation ni à la psychologie des personnages. Attention, chaque détail compte, et si vous confondez thé et bière, petite madeleine et tartine de rillettes, le résultat est désastreux, comme l'illustre le passage ci-dessus, librement inspiré de Proust.

Thierry Maugenest

Les lignes que vous venez de parcourir composent une des cinquante fiches-conseil que vous trouverez dans les pages d'un petit livre : Les rillettes de Proust (elles en expliquent le titre) édité chez JBZ & Cie, bouquin abondamment illustré de textes connus ou inédits qui vous permettront à votre tour d'obtenir le label  GRANTECRIVAIN

proust


Un livre dont le prix élevé (12,95 euros) pour un peu plus d'une centaine de pages est justifié par la qualité de l'édition. C'est un bouquin à l'ancienne dont il faut découper soi-même les pages. C'est un régal d'humour et, mine de rien, de conseils pour ceux qui sont passionnés de littérature, qui rêvent d'embrasser la carrière d'auteur, qui envisagent d'écrire le prochain chef-d'œuvre des lettres françaises, qui comptent devenir académicien ou recevoir le prix Nobel.

Il se clôt sur une série d'exercices (avec corrigés) assez amusants.

L'auteur parle de son livre là : La Grande Librairie