Pour "Cantilènes en gelée" de Boris Vian aux éditions 10/18, son ami Noël Arnaud a fourni la préface et un certain nombre de notices. Pour présenter le dernier poème de Boris, voici ce qu'il écrit :

A son dernier printemps, celui de 1959, Boris Vian songeait à renouveler, avec Siné, l'art des bvimages d'Epinal. Siné se voyait évidemment confier l'illustration et Boris était chargé de tirer la morale de l'histoire.
La vie édifiante du docteur Schweitzer, que l'oeuvre de Gilbert Cesbron Il est minuit, Docteur Schweitzer avait fait pénétré dans toutes les chaumières et chez les coiffeurs grâce aux magazines, devait constituer la première planche de la série.
Le Docteur Albert Schweitzer, pasteur protestant, avait installé à Lambaréné, au Gabon, un hôpital fait de bric et de broc où il soignait les nègres manu militari. Il se récompensait en jouant du Bach.
Longtemps ignoré (comme on aurait pu croire qu'il le souhaitait), le pasteur Schweitzer, découvert par de jeunes filles milliardaires curieuses d'effectuer un stage de quelques mois au chevet de l'humanité souffrante, devint après la guerre un héros d'une presse communément vouées au culte des familles royales, des champions cyclistes et de la fesse légalement monnayable. C'était une trouvaille car, sans conteste, il réunissait en une même personne trois puissants facteurs d'intérêt journalistique : la chirurgie (du sang ! du sang !), l'exotisme pimenté d'érotisme (des nègres à poil) et la mystique chrétienne aux prises avec les chimpanzés.
Mise en condition, l'opinion publique française l'aurait volontiers béatifié (s'il n'avait été protestant). Nombre de voyageurs, retour de Lambaréné, le tenaient au contraire pour une sombre ganache et une nullité sur le plan médical. Ses travaux de musicographie (car il se voulait musicographe aussi sont à coup sûr très médiocres.
L'âge venant (il mourut à quatre-vingt-dix ans en 1965), l'anachorète - qu'il était peut-être au départ - se miua en un habile cabotin qui se faisait photographier sur toutes les coutures dans son domaine de Lambaréné. Par une inquiétante aberration ce représentant type du colonialiste "bourru  mais paternel ", reçut en 1952 Le Prix Nobel de la Paix.

Le poème de Boris Vian fut révélé par l'inestimable Dossier 12 du Collège de "Pataphysique (gidouille 87 = juin 1960)

bv1Qu'il soit minuit, qu'il soit midi
Vous me faites chier, docteur Schweitzer.
Si vous entrez dans la légende
Mettez des semelles de caoutchouc
Vos godasses de vieux trappeur
Ça fait du bruit sur les cailloux.
A l'avant garde des salauds
On se couvre de votre image
Pour qui voulez-vous les remettre
En bon état, docteur Schweitzer
Ces nègres que vous recollez
Et qu'on recassera demain ?
Restez dans vos temples à la noix
Jouez de l'orgue avec vos pieds
Étudiez Bach si ça vous plait
Mais sachez que depuis cent ans
En long en large et en travers
Qu'il soit minuit, qu'il soit midi
Vous me faites chier, docteur Schweitzer
Il importait que ce fût dit ...