Lorsque j'ai fait mon service militaire, après 1 mois de "classes", j'ai été affecté, pour le reste du temps à faire (15 mois) dans les locaux de l'état-major de l'Armée de l'Air à Paris. Superbe planque dont je me suis demandé longtemps à qui je la devais, n'ayant aucun piston digne de ce nom à faire jouer. Sans doute était-ce dû à mon incapacité viscérale à me servir d'une arme à feu que les juteux de mon 1er mois de bidasse ont très vite découverte. Bref, je me suis donc retrouvé rue Saint-Didier, dans le XVIème arrondissement en compagnie de quelques autres planqués. Tout au début on nous a donné une liste de romans, revues, quotidiens qui étaient interdits de lecture. En tête de la liste catégorie "romans" figurait  Allons-z-Enfants d'Yves Gibeau. Evidemment, c'est donc le premier livre que j'ai acheté au libraire du coin, et j'ai bien fait car c'est un roman beau et fort.

 

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Quelques décennies plus tard, je suis tombé par hasard sur un texte de Boris Vian que je vais vous reproduire ci-dessous.

Préambule : En cette année 1952, tandis que le maréchal Alphonse Juin entrait triomphalement à l'Académie française, Yves Gibeau, ancien enfant de troupe, faisait paraître chez Calmann-Lévy son livre Allons-z-Enfants, aussi peu militariste que possible. Yves Gibeau et Boris Vian habitaient alors le même immeuble du 8, boulevard de Clichy et se voyaient fréquemment.

Cela se sait toujours. Dans le même temps que l'Académie dite française, avec un ensemble touchant, se découvrait devant l'ineffable Juin, le Ministère de la défense dite nationale, par diverses voies mystérieuses, agissait d'une part auprès de la Radiodiffusion gouvernementale pour couper ou supprimer certaines émissions, d'autre part auprès du jury Interallié afin d'éviter, comme il en était fortement question, que ces plaisantins ne couronnassent le livre de Gibeau Allons-z-Enfants.
Car tel est aujourd'hui l'homme à abattre. Et gageons qu'avec un ensemble touchant, chacun va s'incliner devant les consignes de la clique des culottes de peau. Sacrilège insigne : Gibeau, qui sait de quoi il parle - il a passé quinze ans de sa vie sous l'uniforme dont quatre dans un camp de prisonniers -, Gibeau a osé dire du mal de ces messieurs, du petit morceau de bambou et de la feuille de chêne réunis.

Le Ministère de la défense nationale ? De la défense de quoi, au fait ? Serait-ce que ce "défense" est entendu dans le sens d'interdiction ? Devrait-on pas abandonner cette vieille idée qu'il y a quelque chose ou quelqu'un à défendre en France, hormis le militaire et son dévoué collaborateur, le politicien ? La liberté ? Elle se défend toute seule, voyons ... c'est si simple : elle a des ailes, elle s'en va. Pas folle la liberté.
Mais nous, nous restons là. Sans liberté, mais avec le Ministère de la défense nationale, et le maréchal Juin. Qu'il se trouve un aréopage de gâteux (ô Topaze de jadis, qu'allas-tu faire dans cette galère) pour couronner une baderne, passe encore; si la longévité de l'académicien est proverbiale, celle du maréchal la dépasse encore. Et en Juin, on a rendu un hommage tardif à la durabilité de feu Pétain. Mais que les adjudants ne se contentent pas de saboter les finances françaises pour des décennies françaises et viennent fourrer leur groin dans la littérature, alors là, minute, m'n'adjudant, faut ce qu'il faut, mais faut pas charrier.

Le plus tragique de l'histoire, c'est que ça va se passer comme ça. Comme une lettre à la poste. Comme une élection d'un Eisenhower. Gibeau aura pas le Prix Interallié, et son émission ne passera pas, et il peut bien crever, ce Gibeau-là, pourvu que la légende glorieuse ne souffre aucune atteinte. Et huit sur dix des gens qui font profession de défendre la liberté d'écrire vont applaudir, parce qu'après tout, eux aussi écrivent des bons livres, parce qu'ils en ont un peu peur de la police, ces gens-là sont armés, hein, et parce qu'un écrivain muselé, ça fait un peu de place pour les autres.

La collusion d'une partie de la presse et des représentants de l'ordre, qu'il soit militaire ou policier, est un des phénomènes les plus frappants de l'heure. Les plus frappants, les plus encourageants aussi. Quand on montre ainsi à visage découvert le faciès de la dictature et de la lâcheté, on constitue une bonne cible. Et dieu merci, les marchands de canons ne nous laisseront pas tomber. Dans ce secteur-là, la production marche à plein. Et c'est rare s'il n'y a pas quelques caisses qui s'égarent ; heureusement pour nous, le marchand de canons n'a qu'une politique, le commerce. A nous d'offrir plus que ceux d'en face. Nous avons la même monnaie, notre peau. Ne la laissons pas s'égarer dans les mauvaises mains. Messieurs du Ministère, n'oubliez jamais : un soldat sans général peut faire du dégât, mais un général sans soldats retrouve tout de suite sa vraie place : le poteau, la Chambre des députés, ou l'Académie française, selon le genre de pourriture qu'il a choisi.

Quel beau texte, hein ? Ca fait du bien de lire ça en ces périodes de renoncements et de retours en arrière.
Je trouve que le 11 novembre est une date idéale pour lire de tels mots. On célèbre aujourd'hui les morts que quelques ganaches de chaque camp ont causées en jetant les uns contre les autres quelques millions de bougres qui ne savaient même pas, dans cette boucherie, pour qui ils laissaient leur peau.

Tiens, aujourd'hui, si je passe près d'un monument où quelques anciens trembloteront en attendant le kir tiédasse offert par la mairie, je la respecterai la minute de silence, en l'honneur d'un seul mort, Yves Gibeau.

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