04 novembre 2009
Arithmétique humaine
A : Moi, j’ai un pote.
B : Moi aussi.
A : Et mon pote, il est comme moi-même.
B : Mon pote aussi, on est comme les deux doigts de la main.
A : Mon pote, il est tellement comme moi-même que c’est mon égal.
B : Ah bon ? Vraiment ton égal ?
A : Oui, j’te dis, c’est bien simple, mon pote, c’est comme mon double.
B : Ton double ?
A : Mon double !
B : Alors ton double, c’est ton égal ?
A : Ben oui, puisqu’il est comme moi.
B : Permets, que je comprenne : ton double, c’est donc ton égal.
A : Mais oui, puisque c’est mon double, c’est mon égal !
B : Ton double est donc égal à toi ?
A : Oui, et je dirais même plus : pour lui, mon pote, je suis son double.
B : Donc son égal ?
A : Tu vois que tu me comprends.
B : Je te suis, mais je ne te comprends qu’à moitié. Car s’il est le double de toi-même, et si tu es son double à lui, c’est que tu es ton propre quadruple !
A : Mais non, moi, je ne suis que l’égal de moi-même.
B : Alors laisse-moi t’apprendre que selon toi, tu vaux bien quatre fois toi-même.
A : Je te préviens que je commence à m’y perdre.
B : Tu me préviens ?
A : Oui, je te préviens.
B : Tu me préviens de quoi ?
A : Eh bien je te préviens que je vais t’avertir.
B : Et peux-tu me dire de quoi tu vas m’avertir ?
A : Mais je te l’ai déjà dit !
B : Alors maintenant que je suis averti, j’en vaux bien deux.
A : Non, car comme je t’ai averti que j’allais t’avertir, tu en vaux bien quatre toi-même, toi aussi.
B : Alors on est quitte !
A : On est égaux.
B : Même si nos ego ne sont pas égaux.
A : Même si nos ego sont inégaux.
Un temps.
B : Dis donc, ton pote, il est marié, si je ne suis pas indiscret ?
A : Oui, il est marié.
B : Et sa moitié, elle est comment ?
A : Comme une sœur.
B : Son égale ?
A : Oui, son égale.
B : Donc ton égale.
A : Ben oui, mon égale.
B : Alors là, ça colle déjà mieux, puisque la moitié de ton double est ton égale.
A : Finalement, si je te suis, ça ne colle pas si bien que ça, car lui aussi, c’est sa moitié à elle.
B : Et alors ?
A : Alors lui, il est la moitié de sa moitié.
B : Ah ?
A : Il est son propre quart.
B : Bon sang, mais c’est assez vrai, c’que tu dis là !
A : Ton ami n’est qu’un quart d’ami.
B : Un quart d’ami !
A : Un quart d’âme.
B : Oui mais un quart d’âme homme.
A : Dame !
B : D’homme !
A : Et dire qu’il ne le sait pas !
B : Il faut vite le lui dire.
A : Le prévenir…
B : L’avertir plutôt. Et l’avertir au plus tôt.
A : Comme ça il en vaudra deux.
B : Deux quarts d’ami.
A : Un mi-ami, en somme.
B : Un demi d’ami.
A : C’est déjà mieux.
B : Mais alors il y a un demi d’omis.
A : Un demi d’ami d’omis.
B : Maudit soit le demi d’ami d’omis.
A : Mais dis : tu m’as dit que maudit soit le demi d’ami d’omis ?
B : Pardi oui !
A : Et si mon pote ne te comprend qu’à demi ?
B : Alors il vaut mieux le prévenir qu’on va l’avertir.
A : Comme ça il vaudra quatre fois lui-même.
B : Quatre fois le quart de lui-même…
A : Huit fois le quart de sa moitié !
B : Il aura retrouvé sa grandeur.
A : Courons vite le prévenir.
B : Eh ben, on peut dire qu’il l’a échappé belle, ton pote !
Un temps.
B : Dis donc, entre vous deux, il n’y a personne ?
A : Si, mon pote et moi, on a un pote en commun.
B : Un tiers ?
A : Ah non, tu ne vas pas remettre ça !
18 octobre 2009
Une vente exceptionnelle
Dans la salle, beaucoup d'écrivains âgés. Quelques-uns plus jeunes, venus peut-être par curiosité. Des avocats également. Plusieurs greffiers, quelques archivistes. Des antiquaires, évidemment. Ils sont tous venus, car la vente est exceptionnelle. L'évènement était annoncé de longue date. L'exposition a tenu les promesses du catalogue et même plus. Personne ne veut manquer l'extraordinaire rareté qui constitue le clou de ces enchères.
Le commissaire-priseur en a prévu la vente seulement en toute fin de séance. Chacun le sait. Tous sont pourtant là dés l'ouverture. Pour ne rien manquer. Il est vrai que les lots dispersés sont de qualité.
Les premières adjudications furent intéressantes, mais sans plus. Un stylo de Gide, une punaise de Léautaud, un élastique ayant appartenu à Jouhandeau, trouvèrent rapidement preneurs sans susciter d'enthousiasme
A mesure la tension commença à monter. Une virgule ayant servi à Voltaire fut finalement adjugée au-dessus des plus fortes estimations. A patir de là, le crescendo fut rapide. Des guillemets de Beaumarchais, une parenthèse de Proust, un trait d'union de Balzac, une série de points de suspension de Stendhal se virent âprement disputés.
L'atmosphère devint électrique quand on en vint aux pièces uniques. Une majuscule de Montaigne, ne figurant pas dans les Essais, remporta un vif succès. Une véritable bataille se livra entre deux académiciens pour une apostrophe attribuée à Shakespeare. Le record fut atteint par un accent circonflexe ayant appartenu successivement - hasard à peine croyable - à Diderot, Sade et Barres.
Bien des merveilles, en quelques dizaines de minutes, trouvèrent acquéreurs à des prix faramineux. L'excitation était à son comble quand fut présentée cette chose extraordinaire pour laquelle ils étaient tous venus.
Il s'agissait d'un point final. De toute beauté : définitif, anonyme, sans appel, et n'ayant jamais servi. D'une impeccable facture : dense, noir, parfaitement circulaire. On aurait dit qu'il était neuf. Luisant, bien découpé, prêt à clore une œuvre à la première demande.
Tous les regards étaient rivés sur lui. Les vieux écrivains en rêvaient depuis longtemps. Ils le redoutaient aussi, évidemment, mais chérissaient en secret le signe ultime qui pourrait enfin mettre un terme à leur oeuvre, cause d'autant de tourments que de joies. Les jeunes espéraient que le peu qu'ils avaient écrit prendrait une nouvelle valeur, une sorte de densité tragique, si un point final s'y inscrivait déjà.
En fait, aucun d'entre eux n'avait encore jamais vu un tel point. C'est pourquoi, sans doute, ils le dévoraient des yeux, avec une sorte d'avidité muette.
Au moment d'ouvrir les enchères, le commissaire-priseur fut surpris de voir l'un des écrivains les plus âgés se lever, et quitter la salle à pas lents. En quelques instants, tous en firent autant, sans un mot. Le vendeur se retrouva avec son point final. Personne n'en voulait.
Roger-Pol Droit
Un si léger cauchemar
06 octobre 2009
Le cochon et le sanglier

Entre le cochon et le sanglier, il y a la différence, notamment, de l'état domestique à l'état sauvage. Le cochon est un produit cultivé tandis que le sanglier pousse tout seul. Le cochon ne s'écarte guère de sa mangeoire, où il est assuré de trouver force bonnes épluchures, et le sanglier quête à travers les grands bois illuminés des couleurs automnales, car il est lyrique, les glands savoureux, les racines fraîches et les amanites sanglières qui sont, comme leur nom l'indique, un champignon réservé à son usage. Le cochon a de la graisse, le sanglier du muscle. La peau du cochon est épaisse mais sensible; et celle du sanglier, hérissée de crins poussiéreux, certes, mais fort nobles, résiste à des horions extrêmement sévères, voire acérés si l'on ose dire. Naturellement, le cochon mène une vie plus tranquille, dort sous un toit qui fuit le moins possible - car c'est un animal qui se vend régulièrement et une des nécessités du commerce est de présenter un produit de qualité constante, quasi normalisée - se lave parfois - il est moins sale qu'on veut le dire - et préside, lorsqu'il est vraiment devenu un très gros cochon, à des cérémonies païennes dénommées concours agricoles à l'issue desquelles après l'avoir embrassé, cajolé, décoré de la Légion d'honneur et proclamé très gros et très grand, on l'immole d'un tranche-lard perfide et on te vous le débite au cours du jour. Le sanglier finit parfois aussi misérablement sur un étal; mais jusqu'à son heure ultime il résiste; et il a souvent la joie posthume de se voir exposé, intact, avec tous ses poils, chez Chatriot ou en quelque autre lieu de luxe; car le sanglier ne quitte guère l'empyrée.
Jusqu'à son dernier jour, il lui reste la possibilité de se suicider en se lançant contre une automobile sur quelque autostrade et, si le coeur lui dit, il peut même choisir pour lieu de cette expérience un pont qui corsera son action sublime d'une belle noyade. Enfin, le sanglier a une bonne réputation d'ours, c'est étrange mais c'est ainsi, et figure avantageusement au blason d'illustres familles, quand son reflet rose, le cochon, n'a guère le loisir que de décorer de son effigie la vitrine d'un charcutier aussi gras que lui-même.
Boris Vian (notes d'un naturaliste amateur, 1953)
12 septembre 2009
La salade mythologique
Une œuvre anonyme, d'inspiration collective sans doute, est née au siècle d'Offenbach et de sa Belle Hélène, certainement dans l'ambiance stimulante des salles de garde. Pieusement transmise de génération en génération par tradition orale, elle est sans doute l'un des monuments les plus achevés du folklore carabin. Derrière la paillardise du récit, par-delà la profusion des pires calembours qui soient, se devine la vraie culture classique dont étaient nourris les apprentis toubibs de la Belle Époque. Est-ce qu'Ulape eût aimé les audaces de ce jeune Grec venu rendre visite à sa tante et cherchant à lui témoigner son affection de toutes les façons possibles ?
Que les amateurs de jeux de mots se précipitent, ils seront comblés ! Que les intellectuels méprisants passent au large, cette salade n'est pas pour eux : riche en sel, généreuse en poivre, largement épicée, elle ne peut donner d'aigreurs qu'aux pisse-vinaigre. En revanche, les digestions innocentes ne risquent pas d'en être troublées car les regards purs n'y verront qu'une barbare accumulation de mots sans suite.
Je ne traduirai que les premiers chants, puis au cours du troisième, je m'éloignerai sur la pointe des pieds pour vous laisser chercher et savourer le reste.
Chant premier
Pénélope éné d'oreste héra sis
Que je vous archonte ulysse troie.
Nous phéniciens de déjanire,
Il n'était pas tartare,
Encore était titan que cela phénix !
Je m'étais borée d'homère encelade,
Et peu s'en phallus que je n'eurotas
Tant je sentais l'éros
Se rebellérophon de mon estomac.
Somme toute, j'étais achéron ...
Traduction : Prenez la peine de rester assis que je vous raconte une histoire. Nous finissions de déjeuner, il n'était pas tard tard, encore était-il temps que cela finisse ! Je m'étais bourré de homard en salade, et peu s'en fallut que je ne rotasse tant je sentais les rots se rebeller au fond de mon estomac. Somme toute, j'étais assez rond !
Chant second
J'étais vénus à Pâris pour faire la fête.
Fallait voir comme j'ai thémis !
J'avais ma casquette à hellespont,
Un noeud gordien, un colchique,
Et je tenais mon styx à pomone d'hécate,
J'avais pluton l'air d'un aristote
Que d'un pelée !
Traduction : J'étais venu à Paris pour faire la fête. Fallait voir comme j'étais mis ! J'avais ma casquette à pont, un noeud gordien, un col chic et je tenais mon stick à pommeau d'agate. J'avais plutôt l'aitr d'un aristo que d'un pelé !
Chant troisième
J'allais rendre visite amathonte.
Je frappe à sa cambyse... Pan!... Pan!...
Atrée ! dit-elle.
J'atrée ... Egerie, car j'arrivais fort atropos.
Elle était anchise persée en train d'uranie.
Elle se leva et gynécée comment elle cypris,
Mais après un paphos sur dédale numide,
Alphée le grand Icare et je lui ai Vulcain.
Il n'est pas aphrodite,
Il est pollux et apollon
Et je crois même qu'elle circé poils
Afin qu'ils narcissent.
Ce n'est pas vraiment la toison d'or !
Traduction : J'allais rendre visite à ma tante. Je frappe à sa cambuse : Pan, pan ... Entrez, dit-elle. J'entrai, ... Et j'ai ri, car j'arrivais fort à propos. Elle était en chaise percée en train d'uriner. Elle se leva et je ne sais comment elle s'y prit, mais après un faux pas sur les dalles humides, elle fait le grand écart et je lui ai vu ...
Chant quatrième
La voyant cybèle, je tombe à ses junon,
Je commence par des pattes d'arachnée
Puis j'illysus lycaon
Hélène énée qu'elle a vénus
Car j'avais mis ses jupiter.
Chant cinquième
Alors, je tityre mon dardannus
Qui satyre d'une bellone sans qu'on léda.
Dès qu'elle le voit elle s'écrit :
"Qu'il érèbe ! Phédon !"
On se met thalie, je l'euterpe à bras-le-corps
Et d'un seul coup, je la chloé.
Je pousse, il faut cassandre ou calchas.
Télémaque ! L'atrée, oreste, n'était pas thésée
Bien que tout le monde hymette.
Médée qu'elle laocoon
Voilà castor et qu'elle en radamanthe !
Chant sixième
Elle crie : "Odyssée bon !.... Iliade quoi mourir !"
Ca prométhée !... J'en tircis !... C'est baucis !
Mais je ne puis alexis
Car cela n'arrange pallas antée.
Que cérès si j'avais proserpine !
Ménélas je n'en neptune !
Alors, on nessus pas ? demandai-je.
Quand céphée, elle soupire :
"Qu'est-ce que ça minerve !... Fais moi donc minos."
"Hébé, que je fais, ç'atlas pas"
"Au contraire ... surtout ssi tu me caresse aussi les thétis."
Après, elle saturne vivement
Et je l'hercule par troie fois sans qu'il m'en priape.
Chant septième
Au plus fort de l'ixion, voilà qu'elle fait un pégase ;
Elle vesta si vous aimez mieux.
Ce doux zéphyr, bien qu'éphémère,
N'était pas parfumé osiris !
Cela sentait pluton le chloris dryade d'amon eaque,
Elle amphion. Elle en fit zeus. Elle amphitrite !
Faudrait bien ganymède un python
Dans la ligne mais diane d'éphèse
Pour forcer l'uranus à cythère !
Mais tout a une fin :
Je retire mon eupolis car je crains que son péluse.
Elle supplie : "Oreste encore ... Est-ce que je thessalie ?"
"Bah ! que je lydie, ce n'est qu'un peu de mède !"
Chant huitième
Hécate jour après mon nestor ...
Je me mets à psyché des lames de rasoir.
Hellas ! Que m'avait-elle danaé là !
Que phaéton en pareil cas ?
On centaure lapithe de harpie,
On se fait des ajax io, mais ce n'est pas des sisyphe
Cela ne sert presque ariane.
Et je daphné chaque jour plus malade.
Après simoïs ou un andromède au mercure
Le mal avait empyrée
Fallait-il qu'on me la cupidon ?
Agamemnon ! J'aimerais mieux qu'on me la pinde
L'armire épire que le mal !
Passant, silène te démange,
Némésis itaque de corynthe calchas
Ou callipyge la éole !
Source : Claude Gagnière, Pour tout l'or des mots chez Robert Laffont, 1065 pages d'érudition et de drôlerie. Voilà 6 ans aujourd'hui que Claude Gagnière instruit les dieux.
Comme disait Georg Christoph Lichtenberg :
"Que celui qui a deux pantalons en vende un et se procure ce livre".
09 septembre 2009
Crever la couche d'Ozone
Ça doit faire une demi-heure qu'elle hurle. On a tout essayé. Le matelas contre la porte, les petits tampons d'ouate dans les oreilles, les boîtes à œufs empilées contre les murs. Rien n'y a fait. Les cris stridents parviennent dans la chambre et s'enfoncent dans la tête par les tympans comme autant de coups d'aiguille portés par un envoûteur cingalais. Les dépouilles des moutons déjà comptés s'empilent dans un coin du rêve, tandis que le reste du troupeau broute paisiblement à l'écart quelques unes des plus belles pages de la littérature albanaise.
Si elle continue on peut craindre l'infanticide et son cortège d'ennuis judiciaires. Même les lecteurs les plus familiers de la rubrique des faits divers seront épouvantés par celui-ci. On se raisonne. On se dit qu'à cet âge il est convenu de faire connaître son existence par ce mode d'expression. On se répète qu'en d'autres temps on a dû soi-même empoisonner la quiétude d'immeubles entiers. Pourtant la colère monte, sourde, envahissante, incontrôlable. On se souviens qu'il y a au fond d'un tiroir de la commode une dague de commando prise à l'ennemi par un ancêtre obstiné à défendre le sol national. Après tout, l'Eternel n'a-t-il pas suggéré lui-même à Abraham de trucider son enfant ? Certes, il a retenu le bras. S'il veut encore le retenir, il aura tout le loisir de le faire.
Les yeux rendus brûlants par l'absence de sommeil, les muscles tétanisés par la colère, on se lève. On ouvre d'un geste brusque le tiroir de la commode, on le fouille frénétiquement, on trouve l'arme. On s'en saisit. La main crispée sur le manche gainé de cuir on quitte la pièce.
On ouvre brutalement la porte de la petite chambre, et on s'entend hurler : "Ozone ! Ca suffit maintenant, tais-toi. Il est trois heures du matin !". Nullement terrorisée, mais ravie au contraire de cette visite inattendue, l'enfant vous sourit. Vous n'allez pas seulement devoir changer vos plans, vous allez aussi devoir changer le bébé. Alors vous lui ôtez sa couche et, avant de lui talquer les fesses, comme ça, pour passer vos nerfs, vous lardez de coups de couteau la couche usagée.
Les écologistes diront ce qu'ils voudront, le fait est que ça détend.
"La Première Louche de Caviar" à peine servie, les plus chaleureuses réactions nous sont parvenues de vous, les filles. Une fois de plus, les garçons ont dû se moquer parce que vous lisiez à tour de rôle en jouant à la marelle. Et pourtant, quand vous avez lancé le palet sur la case : "Percer un château d'eau" ou "Mordre un pitbull" ou "Retrouver une mouche marquée au Tipp-Ex", on vous a entendu éclater de rire. Les fenêtres se sont ouvertes et, au lieu de vous faire engueuler, vous avez été surprises par les visages complices de vos mères et grands-mères qui se marraient à la lecture de "S'offrir une demeure historique" ou "Quitter la France précipitamment" ou "Gifler les enfants des autres". Vous avez bien raison. Laissez les garçons se bagarrer et les hommes boire leurs tristes gorgées de bière. Nous, on vous dédie cette "Première Louche de Caviar" en vous assurant que ce n'est pas la dernière et on vous embrasse.
Emmanuel Tronquart & Guy Zilberstein
20 août 2009
Le slip Kangourou
Saura-t-on jamais qui a inventé le slip Kangourou ? Comme toutes les grandes choses, il suscite encore aujourd'hui mille fantasmes et peut-être quelques légendes. On le dit venu d'Argentine, et même de la pampa, où un représentant en bonnèterie aurait remarqué que les gauchos portaient des sous-vêtements renforcés sur le devant, pour épargner à leurs bijoux de famille les offenses du pommeau de leur selle, maintes fois heurté lors des cavalcades et des rodéos. Avec une ouverture horizontale, plus accessible lorsqu'on ne descend pas de cheval. On se demande au prix de quelles concessions ce représentant en bonnèterie a pu pénétrer dans l'intimité des gauchos et observer de si près ce détail que des individus aussi machos que catholiques devaient certainement dissimuler. A moins que la pampa, lieu de solitude, désert sexuel, n'encourage à des exhibitions cavalière, le soir au coin du feu, ou sous la tente.
Comme il n'y a pas de kangourous en Argentine, ou très peu, il faut remonter plus loin pour comprendre cette affaire : le slip, d'abord, apparaît dans le catalogue de Manufrance dès les premières années du XXe siècle, il est en "laine douce", "conseillé aux athlètes". Bien des choses commencent ainsi par le sport. Auparavant, les éléments extérieurs de la virilité, mal protégés par des caleçons flottants ou restés libres dans le pantalon, vivaient une vie ballotée comme Ulysse dans ses tempêtes et l'homme dans les espaces infinis qui effrayaient Pascal. Le slip permet de stabiliser ce que la nature laissait imprudemment pendouiller : c'est donc, sans équivoque, un instrument de culture, très supérieur à l'outil pénien des primitifs, qui ne traite pas la totalité du sujet et peut, par sa rigidité emphatique, se révéler extrêmement casse-couilles.
L'Amérique du Nord, où triomphait le caleçon long, partie inférieure détachée d'une sorte de Babygro en rude lainage dans lequel s'ensachaient les pionniers, céda aux charmes du caleçon anglo-saxon, dit "boxer" en fin coton, qui impressionna durablement les jeunes filles de chez nous à la Libération, au même titre que la circoncision généralisée des troupes. Mais c'est en France, semble-t-il, à Troyes, que sous la marque Jil apparut le premier slip digne de ce nom. Il gagna l'Amérique, et ses galons, sous la marque Jockey. Laquelle, puisant dans un alphabet qui utilise beaucoup plus cette lettre que le nôtre, fit breveter en 1938 un "type Y-front" dans lequel, évidemment, le Y doit être renversé pour figurer les renforts garantissant un suave soutien. C'était le résultat, tenez-vous bin, d'une approche scientifique rigoureuse du problème, par des ingénieurs, un bureau d'études et tout.
Mais le kangourou ? Une autre marque, Munsingwear, passe pour l'avoir créé en 1944, en développant une poche large et ouverte. Pas tout à fait, diront les puristes : la vraie révélation du marsupial, c'est l'ouverture horizontale, et ça, mon bon monsieur, c'est français comme le pâté de tête et le camembert. C'est là que la pampa nous a montré la voie, en 1950. Voilà du moins ce qu'assure Éminence, placée sous la protection de Richelieu parce que le point de couture qui arrimait les pièces de ses slips s'appelait "point cardinal". Que ceux qui ont imaginé une autre explication ravalent leur humour grisâtre. Ironie du sort : alors même que le slip Kangourou aurait dû permettre un raffermissement des relations franco-américaines, il couve une polémique stérile, d'autat plus que la contre-attaque du caleçon anglo-saxon, dès la fin des années 1960, fut foudroyante et aboutit, encore aujourd'hui, à un schisme au sen d'une génération malheureusement vieillissante ...
Il y a ceux pour qui le slip, kangourou ou pas, est moche, oppressant, ringard. On ne lui pardonne pas d'avoir garni les cordes à linge à l"époque des lessiveuses, où il fallait le faire bouillir pour assurer sa blancheur. Chez les pauvres et les ouvriers, il s'en faisaient des bleus, assortis à la cotte de travail, dans cette couleur qui s'élimait de lavage en lavage, ternissait au fur et à mesure que le tissu, à côtes comme celui du "tricot de corps", se relâchait entre les jambes, et cette teinture de classe constituait l'aveu résigné d'un métier salissant : aux cols-blancs les slips blancs ...
Le regretté Reiser a beaucoup fait, dans ses dessins de "vieux cons" pour stigmatiser les débordements immondes qu'autorise le slip fatigué d'un prolétaire alcoolique. Disons-le carrément : l'abandon du slip au profit du caleçon peut se lire comme un renoncement à la lutte des classes, et caractérise beaucoup de soixante-huitards recyclés dans la publicité, la politique ou le journalisme.
Mais il y a ceux qui n'ont que sarcasmes pour les calbuts ridicules, multicolores, semés de personnages de Walt Dysney ou de cactus verts dans un pot rouge, décorés futilement selon l'humeur ou la mode, oscillant entre les soieries féminines et le coton des serviettes de table, sans rigueur ni maintien, infiniment moins sexi, dans leurs hypocrites enveloppements flottants, que le slip minimal, viril, collant comme une seconde peau ou simplement confortable et chaud quand les hivers sont rigoureux. Une chose est sûre, seuls des amateurs passionnés (homme ou femme, à chacun sa raison) se disputent aujourd'hui les véritables slips kangourous. Adios, pampa mia ! N'en déplaise aux gauchos, l'ouverture horizontale à mi-hauteur du slibard n'a jamais été vraiment jugée commode, on l'a rapidement gauchie, ou supprimée, bref, on a flingué le concept.
Ce qui prouve d'une part que l'homme n'est pas un kangourou, mais aussi que le kangourou n'a pas ses couilles dans sa poche.
Jacques Gaillard Qu'il était beau mon Meccano, édité chez Mille et une nuits.
"Ne ressentez-vous pas parfois le besoin de recenser, d'évoquer, de ressusciter des objets aujourd'hui disparus et qui pourtant ont existé, là, entre vos mains, sur l'étagère, dans la cuisine de votre enfance, dans le jardin ou au coin de la rue, absolument familiers, utiles, amusants et que l'on jugeait indispensable ... jusqu'au jour où on ne les a plus vus ? Pfuit ! Il y en avait inl n'y en a plus. C'est peut-être cela l'Histoire, ou sa menue monnaie, notre histoire, la mienne, la vôtre : les objets et les pratiques qui vont avec, qui ont leur fantaisie propre. On faisait ceci, on ne le fait plus. Tout est lié, les trucs et les machins, les choses et les bidules, dans le grand bazar du dernier demi-siècle, traversé à la vitesse d'un mascaret par le progrès et les innovations.
Que laisse cette vague sur la grève du souvenir ? Le berlingot Dop, le transistor, le moulin à café, la Nénette, l'anti monte-lait, la petite Calor, les images du chocolat, le slip Kangourou ... Toutes les pièces d'un Meccano intime et commun à la fois."
08 juillet 2009
Le pacte des aéroports
[...]
Comme je vous l'ai dit, c'est un homme en partance pour Milan qui me l'a raconté. Bien habillé, très bel homme. Costume noir, after shave ... Vous voyez le genre. Il m'a expliqué qu'il existait un pacte, un pacte tacite, les seuls qui vaillent réellement la peine. Sans complications juridiques. Sans piège d'aucune sorte. Un pacte qui ...
Avant de continuer, je veux que vous sachiez que je vous raconte ça pour vous protéger, pour que vous n'agitiez pas votre livre à tout bout de champ sans savoir quelles conséquences cela peut entraîner. Le pacte possède son propre code des signes et, justement, ce geste de s'éventer avec un livre est l'un des plus dangereux. Quelqu'un connaissant le code pourrait vous voir et penser que vous ...
Oui, j'en viens au fait. Je voulais simplement m'excuser pour ce que je vais vous dire. Vous n'avez pas l'air d'être une de ces filles qui montent sur leurs grands chevaux, mais on ne sait jamais. Alors voilà : le pacte des aéroports est un simple code pour faire l'amour dans les toilettes. Ne me regardez pas comme ça. Et ne pensez pas que j'insinue ... ou quelque chose dans ce goût-là. Je pourrais presque être votre grand-père. Non, non, je n'exagère pas ...
Si vous réfléchissez bien, c'est même logique, cette histoire de pacte. Au début, moi non plus je ne savais pas quoi penser. Puis j'ai commencé à observer et j'ai compris que c'était une de ces grandes intuitions qu'on ne perçoit que lorsqu'on vous en parle, et alors vous ne cessez de vous demander pourquoi vous n'y avez pas pensé plus tôt puisque ça se passait sous votre nez. Je suppose que tout le monde a ressenti quelque chose de semblable quand on a breveté le balai-serpillère. Une serpillère avec un manche ... et moi, toute ma vie à me bousiller le dos !
Dans un endroit comme ici, il y a beaucoup d'hommes seuls et beaucoup de femmes seules. Ils vivent à des centaines de kilomètres les uns des autres. En général, ils ne parlent pas la même langue. C'est aussi simple que ça ... Nous aimons tous le sexe, pas vous ?
Votre couple ? Dans un aéroport il n'y a plus de couple qui tienne. Sauf si votre conjoint est avec vous, là oui. Mais dans le cas contraire, non. La vie est très loin. L'espace se dilate dans un aéroport. Quand vous en franchissez les portes vous êtes déjà dans un autre monde, à des années-lumière de vos soucis, dans un endroit où personne ne vous connaît ni ne va vous juger. Où vous n'avez pas d'autre passé que celui que vous inventez ni d'autre présent que l'attente ... et l'attente peut être très longue ... J'ai une théorie selon laquelle les êtres humains agissent la plupart du temps en fonction des autres, pour répondre aux expectatives, créer de bonnes impressions, faire taire les rumeurs ... Que de choses nous désirons et réprimons par peur qu'elles se répandent !
Dans un aéroport, les personnes sont enfin libérées de leur vie quotidienne. Entourée d'inconnus, vous êtes seule. Vraiment seule, comme on l'est rarement. Il est presque impossible que votre conjoint apprenne ce que vous avez fait ou cessé de faire dans un aéroport. D'une certaine façon, c'est comme si cela n'était jamais arrivé. Les actes se mesurent à leurs conséquences. S'il n'y a aucune conséquence, l'acte est minimisé, finit par disparaître. Vous ne croyez pas ? Les responsabilités n'existent pas. L'inertie ne sert à rien ici.
Vous croyez que c'est une légende urbaine ... comme celle de l'auto-stoppeuse fantôme morte dans un virage et qui apparaît aux camionneurs. Bon, je vous ai dit qu'au début je n'y croyais pas. Mais regardez tous ces gens. Moi, ce que je prétends, c'est que plus vous y pensez, plus ça vous paraîtra évident. Et peut-être qu'un jour vous verrez quelqu'un utiliser le code ... alors, qui sait ? Vous pourriez vous laisser tenter ! Hé, hé ...
Le code, bien sûr. Je ne vous ai pas encore dit en quoi il consiste. C'est très simple. Trop simple et presque intuitif. Dans un aéroport, tout le monde a un livre : guide de voyage, roman, magazine, peu importe. S'éventer a toujours été un acte de séduction de la part d'une femme. Cachez la moitié du visage derrière l'éventail, bouger doucement la tête en regardant l'homme, pour l'inciter çà découvrir ce que vous cachez intentionnellement ... Voilà, c'est ça. Vous vous éventez avec un livre et vous fixez discrètement des yeux la personne que vous avez choisie. Si cette personne connaît le pacte, elle comprendra rapidement que vous lui dites : "J'aimerais te retrouver dans cinq minutes dans les toilettes pour hommes." Toujours dans les toilettes pour hommes ... c'est moins embarrassant, pas besoin d'expliquer pourquoi ...
Ne riez pas. Je n'invente rien. Je vous jure que je vous raconte ça comme on me l'a raconté. Vous étiez en train de vous éventer et j'ai pensé que vous étiez en droit de savoir ce qu'un esprit mal tourné pourrait supposer ...
Sa réponse ? Non, il ne vous rejoindrait pas pour bavarder avec vous. Il répondrait par un autre geste. Il vaut mieux ne pas en parler. Pas de nom, pas d'adresse. Moins on en sait sur l'autre, mieux c'est. S'il accepte votre demande, il posera son livre sur ses jambes et vous sourira. Au bout de deux minutes il se lèvera et partira. Vous savez déjà où.
Il n'y a pas de geste pour une réponse négative. Ça vous étonne ? Mais cela ne signifie pas qu'il faut toujours accepter. La logique est celle-ci : pourquoi créer une situation gênante ? Car rejeter ou être rejeté sont des situations pénibles. La personne chercherait simplement à dissimuler : elle continuerait à lire, regarderait ailleurs ... n'importe quoi susceptible de vous faire penser qu'elle ne connaît pas le code, et vous épargner ainsi la honte.
Vous souriez. Vous commencez à vous rendre compte que l'existence de ce pacte est plus probable que sa non-existence. Que regardez-vous ? Vous cherchez quelqu'un qui lit un livre ? On a l'impression que les architectes des terminaux ont pensé au pacte, avec ces vastes salles qui permettent de voir chaque recoin et d'observer les voyageurs.
Voilà que vous vous moquez de moi, jeune fille ! Vous commencez à vous éventer en regardant ce blond gominé. D'où peut-il être ? Je jurerais qu'il est allemand ... Ne riez pas, ce n'est pas drôle. Et s'il connait le pacte et y répond ? Qu'allez-vous faire ? Ne plaisantez pas avec ces choses ... en plus, regardez, il n'a pas de livre, ni de magazine, ni rien. Le plus probable est qu'il n'a jamais entendu parler du code.
Allez, cessez de rire. Oui, vous m'avez rendu un peu nerveux. Vous voyez bien que je n'ai pas menti. Je prends cette histoire rès au sérieux. Promettez-moi de ne pas répéter à tout le monde ce que je vous ai dit. Ne le racontez qu'à ceux qui peuvent comprendre. Vous me le promettez ? Merci. Non, je ne l'ai jamais fait. Ce n'est plus de mon âge. En plus, je connais tout le monde ici. Il y a des années que je balaie cet aéroport. Pour moi, ce n'est ni les limbes ni une frontière. C'est une partie de mon quotidien.
Et maintenant, je vais continuer à balayer. J'espère que vous aimerez Istanbul. C'est une belle ville. Le chant du muezzin appelant à la prière est magique. Il vous oblige à vous arrêter, à fermer les yeux et à vous perdre dans sa cadence mélancolique, hypnotique. C'est le son le plus beau qu'un homme puisse entendre, à l'exception d'Ulysse qui a entendu les sirènes et a survécu. Vous ne connaissez pas Ulysse. Ne vous en faites pas, je ne vais pas commencer une autre histoire ... Au fait, mon nom est Salvador Fuensanta. Enchanté d'avoir fait votre connaissance. Et maintenant, vous allez m'excuser ...
Alberto Torres-Blandina,
Le Japon n'existe pas, traduit de l'espagnol par François Gaudry, édité chez Métailé
Merci marieln,
j'ai beaucoup aimé l'histoire de ce balayeur bavard bravant benoitement le banal de son babil bienfaisant.
02 juillet 2009
Tous ses livres
Je ne lis jamais. J'ai horreur de ça. Les livres m'endorment et me tombent des mains. Sauf ceux de Patrick Alfez. J'ai lu tous ses romans. Il en a écrit dix-sept en trente-quatre ans. Tous les deux ans, avec la régularité d'un coureur de fond, il sort un roman en septembre chez le même éditeur depuis sa première publication. Ce sont les seuls livres que je possède. Ils m'ont accompagné pendant les deux tiers de ma vie et je leur dois beaucoup. Ils m'ont aidé à surmonter bien des doutes, ils m'ont éclairé sur moi-même et sur le monde qui m'entoure. J'ai toujours remarqué une étrange similitude entre les romans de Patrick Alfez et ma vie. Ses personnages et moi éprouvons exactement les mêmes émotions, les mêmes désirs, les mêmes lassitudes, les mêmes joies et les mêmes méfiances. Grâce à son talent et à son acuité, Alfez m'a permis de nommer ce que j'éprouve. Tous ses romans sont rangés dans une bibliothèque que j'ai montée exclusivement pour ses livres il y a une dizaine d'années. Chacun d'entre eux mesure environ trois centimètres de largeur. La totalité de son oeuvre tient dans 51,3 centimètres. Or ma bibliothèque ne compte que 54 centimètres. Son dernier roman est sorti il y a une semaine et, comme tous les autres, je l'ai lu d'une traite, la nuit. Lorsque je l'ai terminé, je l'ai rangé sur ma bibliothèque à l'unique place qui restait et, je ne sais pas pourquoi mais j'ai eu la sensation que ce livre pourrait être son dernier. Alors hier, je me suis arrangé pour obtenir son numéro de téléphone auprès de son éditeur et je l'ai appelé. Je suis tombé sur un répondeur. C'est la première fois que j'entendais le son de sa voix. Cela m'a troublé parce que je lui ai trouvé beaucoup de ressemblance avec la mienne. Ce matin, j'ai lu dans le journal que Patrick Alfez a fait un infarctus hier vers dix heures quinze du matin, quelques minutes seulement avant mon appel. D'après le journal, sa vie n'est pas en danger et il devrait sortir de l'hôpital rapidement. Je suis aussitôt parti acheter une nouvelle bibliothèque de 90 centimètres. Avec ça il devrait tenir encore longtemps.
David Thomas, La patience des buffles sous la pluie, édité chez Bernard Pascuito
25 juin 2009
L'origine de la chauve-souris
Diély Boukary, de Bamako, est un excellent griot, qui sait avec art pincer les cordes e sa cora et en tirer une mélodie dont la mélancolique harmonie évoque l'épopée des aïeux disparus. Il sait aussi, qualité non moins précieuse pour un griot, égayer les veillées de contes et de récits plaisants. Certains y trouvent prétexte à rire, d'autres des sujets de réflexion, d'autres encore des leçons morales ou spirituelles.
Un soir il débuta la séance par cette exclamation fraternelle :"Ô Maison mère, Ô enfants de cette maison !" ... Puis il nous conta l'origine de la chauve-souris, au tout début du monde.
Il y a longtemps, bien longtemps, il n'existait sur notre terre que les herbes des champs, les oiseaux et un petit carnassier : le renard. Ce dernier, aussi agile qu'un épervier et plus vorace que le feu de l'enfer faisait un véritable carnage parmi les oiseaux. Il les croquait soir et matin, petits ou gros, jeunes ou vieux, avec tant d'appétit qu'un jour il n'en resta plus qu'un seul sur la terre. Lorsqu'il s'en rendit compte, le renard se dit à lui-même : "Tant pis ! Cet ultime individu subira le sort de ses semblables. La loi du ravitaillement de mon ventre est inexorable."
Dès lors commença entre les deux animaux une partie acharnée et mouvementée. La chasse allait se terminer tragiquement pour l'oiselet quand celui-ci, au moment où la griffe de son ennemi allait s'abattre sur lui, s'écria dans une inspiration subite :
" Eh ! Renard ! Je suis l'unique survivant de tous mes congénères. Dernière semence de tous les oiseaux à venir, qu'ils soient du jour ou de la nuit, du lac ou de la forêt, de la grève ou de la dune, je suis leur seul espoir. Je t'en prie, Frère Renard, au nom de la compassion, accorde-moi la vie sauve !"
Pour une fois, le père de tous les renards oublia son propre intérêt. Il accepta d'avoir faim et de souffrir afin de laisser vivre le dernier représentant de la race qu'il avait lui-même anéantie. Mieux encore, pour se faire pardonner, il offrit à l'oiselet son amitié et lui demanda la sienne.
L'accord fut conclu. Le renard devint frugivore. Il ne buvait plus de sang chaud, sa nature se tempéra, il devint même galant et prévenant. Chaque jour, en effet, il ne manquait pas de rendre visite à son amie renarde.
Ainsi allèrent les choses tandis que sous la surveillance du créateur les années s'écoulaient, que la Terre se déroulait comme un tapis et qu'apparaissaient montagnes et végétation.
Enfin, le temps, cet outil magique, usa la querelle qui avait opposé le renard à l'oiselet. Avec les saisons, ce dernier était d'ailleurs devenu une charmante oiselle de son espèce. Parée d'un plumage multicolore, elle était si séduisante qu'elle en vint à conquérir le cœur du renard. Et pour lui ce fut l'amour.
Les deux anciens ennemis en vinrent au dénouement de tout amour heureux et ils accomplirent - j'en demande pardon à vos oreilles - ce que les bergers peuls nomment en termes polis "kiri kipp".
De cette union hybride naquit un être entièrement nouveau : la chauve-souris aux ailes membraneuses, l'être volant aux dents pointues mais qui allaite son poussin. Et voilà pourquoi la chauve-souris est mammifère parmi les oiseaux, et oiseau parmi les mammifères.
Ici finit le conte.
Amadou Hampâté Bâ
Contes choisis et présentés par Hélène Heckmann, Paris, Stock, 1999. Amadou Hampâté Bâ, disparu en 1991, est resté pour un large
public l'image exemplaire du grand sage africain. Il a laissé dans ses
archives de nombreux documents inédits dont Hélène Heckmann, son
infatigable exécutrice littéraire, continue d'assurer la publication.
Elle a réuni ici une nouvelle série de « contes de la savane », les
premiers ayant été publiés en 1987 à Abidjan, puis réédités chez Stock
et joints au texte de Petit Bodiel (1994). Une courte introduction nous
rappelle le goût qu'avait Hampâté Bâ pour les contes, l'importance de
leur valeur pédagogique et les leçons de morale qu'il se plaisait à en
tirer. Des commentaires de sa main figurent à la fin des textes.
[...]
Le style de ces textes n'est pas celui de l'oralité ; ils ont
visiblement été réécrits en français par Hampâté Bâ, sous une forme
littéraire, où l'on retrouve son style très personnel et son humour.
[...]
Dans ces petits
textes sans prétention, nous retrouvons un peu du charme d'Amadou
Hampâté Bâ conteur et de la vivacité de sa parole.
Geneviève Calame-Griaule
13 juin 2009
Transpersienne
Comme dans la plupart des appartements d'en face, il n'y a plus de lumière à ta fenêtre. Cela fait plus de dix minutes que personne n'est passé dans la rue et l'asphalte mouillé brille sous l'éclairage nocturne. A présent, je ne peux pas te voir, tu as éteint la lumière et l'immobilité du lieu me fait supposer que tu es parti. Mais peut-être que je me trompe, peut-être que tout ceci n'est qu'une erreur d'interprétation de ma part et qu'en réalité la nuit s'est déroulée d'une autre façon, là-bas, derrière les deux vitres qui nous séparent.
Aujourd'hui, pour la première fois depuis tant de mois, je t'ai vu entrer accompagné. Tu as servi deux verres de whisky et tu as posé quelques bretzels sur la table basse. La femme s'est assise sur le canapé du salon tandis que tu rangeais la bouteille dans le bar, comme si, par ce geste, tu annonçais que ce serait le seul verre de la soirée et que la nuit serait courte. Je n'ai jamais entendu ta voix, mais je suis sûre qu'hier tes phrases étaient sèches et directes, presque cassantes. Elle, elle avait dans ses yeux l'expression des gens résolus. ses jambes dégageaient un aspect maladif, peut-être à cause des bas gris qu'elle portait. Vu de loin, le gris est une couleur atroce. Au début, tu affichais un air heureux, presque euphorique. Je ne sais combien de fois tu t'es assis à côté d'elle puis levé à nouveau, indécis. Le sourire d'amphitryon que tu gardais sur tes lèvres était aussi faux que le cuir de tes fauteuils. Mais tes yeux étaient aussi tristes que d'habitude, peut-être même un peu plus. Tu me fis de la peine. Contrairement à ses jambes chétives, sa poitrine était forte, généreuse, et elle débordait de son décolleté chaque fois qu'elle se penchait pour prendre un bretzel. Sa robe noire et flottante invitait à la dénuder. Je te surpris plusieurs fois à y laisser traîner tes grands yeux tristes. J'aurais tant aimé pouvoir être à sa place, là-bas, rien qu'un instant, les jambes ouvertes, triomphante, te sachant hypnotisé par les bras et le cou, par les seins et le décolleté qui se mouvait avec lenteur mais efficacité, comme la barre d'un bateau tenant fermement le cap. Toi, tu jouais le jeu mais, de temps en temps, flairant le danger, tu jetais aussi des coups d'œil inquiets en direction de la rue.
A aucun moment je n'ai allumé. Je suis entrée dans l'appartement discrètement et, après avoir suspendu mon sac au portemanteau, dans l'obscurité la plus totale, je me suis dirigée vers la chambre. Le rideau était déjà à moitié tiré. Je le laisse ainsi depuis que l'été a commencé et que tu as emménagé dans l'immeuble d'en face. La chaise reste là aussi. C'est la seule façon que j'utilise pour t'observer et, pour une raison étrange, je pense que cette chaise me porte bonheur.
Tu n'as presque rien bu. Tu l'as laissée finir les dernières gorgées de son verre et tu es sorti du cadre pour apparaître peu après dans la cuisine, où la lumière se reflète d'une façon plus crue sur le bleu clair du mur. Tu ne souriais plus. Sur ton visage se lisait plutôt une expression d'ennui, une moue indéchiffrable, comme un enfant sur le point de se mettre en colère. Je t'ai vu prendre des glaçons dans le réfrigérateur, un autre petit sachet de bretzels ainsi qu'un objet allongé enveloppé dans une serviette. Mais tu n'es pas tout de suite retourné dans le salon. Tu as posé ce que tu avais pris à côté de l'évier et tu as allumé une cigarette. A la fenêtre du salon, elle a ajusté ses bas gris, le décolleté de son chemisier et s'est tenue immobile quelques minutes, à t'attendre. Il n'y avait plus rien dans son verre, mais elle n'a pas pris l'initiative de se lever et d'aller jusqu'à la bouteille, elle semblait ne pas savoir quoi faire. Après avoir tiré quelques bouffées, je t'ai vu ouvrir la fenêtre et éteindre la cigarette sur le balcon. Le vent ne parvint pas à effacer de ton visage cette expression crispée. Tu as fermé à nouveau et tu es resté plusieurs minutes appuyé sur le rebord. Les persiennes étaient mi-closes, mais, même ainsi, il était facile de distinguer ta silhouette. A ce moment, je fus prise d'un léger malaise, comme un vertige. J'ai levé la tête et t'ai vu défaire ta ceinture avec les mêmes mouvements pressants qu'une personne qui suffoque. Pendant quelques secondes, j'ai pu observer ton membre en érection avant que ta main ne commence à aller et venir, vite, fort. Je fus surprise de le voir si sombre, de la même couleur que tes oreilles. En bas, le caleçon sur les chaussures. En haut, ta bouche entrouverte. Que se serait-il passé si soudain elle était entrée dans la cuisine pour te chercher et qu'elle t'avait découvert là, en train de te masturber en plein milieu d'un rendez-vous amoureux, comme quelqu'un qui, invité à un banquet, se jetterait sauvagement sur le réfrigérateur avant même de s'asseoir à table ? Mais elle attendait toujours sur le canapé, les jambes serrées à présent. On aurait dit une enfant punie qui ne comprend toujours pas la faute qu'elle a commise. Moi, pendant ce temps, je te regardais faire depuis ma chambre. Je réalisai que je me sentais honteuse. Comme si, brusquement, c'était toi l'intrus et moi la victime de ton indiscrétion. Je commençais à sentir une humidité entre mes cuisses, une humidité aussi pressante que tes mouvements. Sans réfléchir, j'ai ouvert un peu plus le rideau pour que tu me voies, en une vaine tentative de m'approprier ton dernier halètement de plaisir. Mais la lumière était toujours éteinte dans ma chambre et mon geste imprudent n'attira pas ton regard, désormais perdu dans le vide. Ta main a continué d'accélérer son rythme encore et encore jusqu'à ce qu'enfin tu éjacules sur la vitre. Alors, sans savoir pourquoi, je me suis sentie plus légère. Tout de suite après, sans un geste pour essuyer cette éclaboussure lactée qui coulait lentement sur la vitre, tu as refermé ton pantalon. L'expression de ton visage avait changé. La lumière bleutée et crue de la cuisine s'est éteinte et tu es réapparu dans le salon, où elle t'a accueilli avec une certaine impatience. J'ai tenté de me rassurer en me disant que tu ne m'avais pas vue, pleine de regrets pour mon imprudence, heureuse de te voir retourner dans le salon où elle t'attendait avec ses bas gris, son visage d'enfant ingénue et sa petite robe noire qu'elle n'aurait plus à retirer de toute la nuit.
Guadalupe Nettel, traduit de l'espagnol (Mexique) par Delphine Valentin
Le point de vue des éditeurs :
Un photographe fasciné par les paupières, une spectatrice de scène d'onanisme incongrue, un quidam qui découvre dans un jardin botanique sa vraie nature de cactus, un chasseur d'odeurs qui traque sa Fleur dans les toilettes pour dames ..., qu'ils soient monomaniaques, voyeurs ou paranoïaques, tous les personnages ici mis à nu portent l'obscur attrait des conduites déviantes jusqu'au cœur de notre Luna Park ordinaire. Certains tenten
t d'en guérir, les autres se laissent porter par l'amer plaisir.
Tenant fermement son cap dans les eaux troubles du malaise, de l'obscène, de ce que l'on préfère généralement ignorer, l'auteur dévoile dans leur plus déconcertante intimité les âmes tourmentées qui croisent notre route. Dans la grâce équivoque que recèle cette zone grisée, frontière entre la beauté et la laideur, erre souvent le "monstrueux" qui nous habite.
Guadalupe Nettel est née à Mexico en 1973. Elle collabore à différentes revues et suppléments littéraires et est l'auteur de deux recueils de nouvelles et d'un roman : L'Hôte (Actes Sud, 2006). Pétales a obtenu au Mexique les prix Gilberto Owen et Antonin Artaud.







