chasse

J'avais une bonne place chez des gens bien et disposant d'une certaine aisance. Je surplombais un petit lac tranquille, bien à l'abri dans sa cuvette que je voyais à travers la lunette. J'étais au calme dans un espace restreint mais carrelé. Sur une étagère, près de moi, les oeuvres complètes d'Eparcyl ou d'Actifosse que je n'ai jamais eu le temps de lire. Et puis on m'évacuait brutalement d'un coup de chaîne. Les occupants des lieux ne demeuraient pas longtemps sous mon regard. Je les voyais au-dessous de moi préoccupés par une besogne qui les faisait ahaner et puis ils me tiraient un coup de chaîne et je redevenais le petit lac tranquille.

Tout d'abord avec mon maître, le patron des lieux, ce fut un vrai bonheur. Il y venait, sans motif, comme ça, pour jouer à la cascade dans le petit lac. Nous riions ensemble de nos jeux innocents et puis en me faisant sourire, un clin d'oeil, il me tirait sur la chaîne et j'y allais de ma trombe jusqu'à ce que l'eau tranquille refasse sa surface calme de lac domestique.. Il me parlait, mon maître, m'écoutais gazouiller gaiement alors que se reconstituait mon flot. Parfois il me vidait plusieurs fois de suite jusqu'à ce que son épouse Emma vînt à lui taper à la porte : "Alors, Arnold, tu t'y endors ou quoi ?" Arnold ne disait rien, me tirait encore une ou deux cuvettes et me laissait enfin au calme. Je ne compris que bien plus tard pourquoi Arnold avait cette manie de la chaîne : il avait été contrôleur dans un autobus parisien durant toute sa carrière. Ce mouvement lui rappelait le sentiment joyeux de commander quelque chose. Il tirait maintenant sur sa chaîne comme un pauvre chien et il lui arrivait de crier : "Eh, c'est complet. Cling." Entre lui et moi, c'était le bonheur, et s'il m'arrivait d'avoir quelques ennuis de débit, il montait sur le siège pour me bricoler l'intérieur, le plus souvent régler le levier du flotteur qui se détraquait sous ses violences.

Tout aurait pu continuer ainsi tant était heureuse notre relation, mais Emma ne supportait pas notre intimité. Elle cognait le plus souvent à la porte : "Arnold, tu n'as pas fini ?" Arnold tirait encore et abandonnait la place. La perfide Emma prit alors la décision de moderniser les lieux. Elle me trouva soudain démodée, bruyante, giclante, déclara que je débordais de la cuvette, que j'éclaboussais. Elle voulait que cessent ces bruits de trombe, de cataclysme naturel qui lui évoquait les orages. Bref, il fallait m'abattre et "qui veut tuer sa chasse d'eau l'accuse de l'orage". Je fus démontée et mise à la ferraille, Arnold versa une petite larme en me voyant dans la camionnette.Bientôt, j'allais être remplacée par une de ces chasses encastrées, nos ennemies intimes ces encastras qui nous évincent, nous mettent à la ferraille, nous, les joyeuses chasses d'autrefois, les chasses du lac majeur, avec nos airs de fleur de lotus montées en tige.

Maintenant, je suis chez le ferrailleur, celui qui découvrira l'histoire de ma vie que j'ai cachée sous mon couvercle saura que je ne suis pas une simple chasse d'eau domestique, que j'ai eu une vie intime et que je suis prête pour une autre aventure sentimentale. Que vais-je devenir ?Chasse d'eau à la casse ? Brisée en menus morceaux, fondue à l'enfer des fourneaux ? Collectionnée ? Peut-être qu'Arnold, veuf, me retrouvera et que nous ferons chaque jour inlassablement l'ouverture de la chasse.

Henri Cueco pour "Des Papous dans la tête"