... suite et fin

Aucun pratiquant sérieux du dé ne peut éviter, à un moment ou à un autre, d'inscrire un meurtre dans sa liste d'options. C'est le tabou suprême, qu'il serait lâche de ne pas transgresser. Luke, quand le dé le lui ordonne, imagine deux sous-options : tuer une personne qu'il connaît, en tuer une qu'il ne connaît pas. Il aimerait évidemment mieux la seconde hypothèse, mais non, c'est la première qui sort, et le voilà contraint d'établir une liste de six victimes potentielles, dans laquelle il inclut courageusement ses deux enfants. Heureusement pour lui, cette épreuve-là lui est épargnée : le dé exige seulement qu'il tue un de ses patients.

Si on en croit son autobiographie, il ne se serait pas dégonflé. Il l'aurait fait. Certains commentateurs en doutent et, presque cinquante ans plus tard, la chose semble impossible à vérifier. Ce qui semble en revanche avéré, c'est qu'ayant totalement cramé sa carrière, sa vie de famille et sa réputation sociale, Luke était mûr pour devenir une sorte de prophète et qu'il l'est devenu. En ces lointaines années où fleurissaient d'une côte à l'autre de l'Amérique les thérapies les plus paradoxales, un gourou du dé avait toutes les chances de faire des adeptes. C'est ainsi qu'est né, dans un paisible village de la Nouvelle-Angleterre, le célèbre et scandaleux Center for Experiment in Total Random Environment, où l'on s'inscrit de son plein gré mais s'engage à ne sortir qu'une fois l'expérience conduite à son terme. Les débutants s'y dégrossissent en pratiquant la roulette émotionnelle : on choisit six émotions fortes, qu'on exprime aussi dramatiquement que possible pendant dix minutes. Les étudiants plus avancés passent au jeu de rôle à durée variable : cela consiste à lister six personnalités, mettons philanthrope ou cynique, travailleur ou fainéant, normopathe ou psychotique : ces virtualités existent en chacun de nous, et à se tenir à celle que le dé a choisie pendant (selon le verdict du dé aussi) dix minutes, une heure, une journée, une semaine, un mois, un an. Vivre un an dans la peau d'un psychotique quand on ne l'est pas, c'est assez exigeant comme expérience. Les plus hardis, en fin de stage, tentent la soumission totale, sur une durée également variable, à la volonté de quelqu'un d'autre, qui non seulement jettera le dé mais sélectionnera les options. C'est ainsi que Luke est devenu l'esclave d'une fille totalement névrosée et assez imaginative pour lui faire vivre un mois de délire sado-maso au cours duquel il estime avoir plus appris sur lui-même et sur la vie que dans les quarante années précédentes.

Parmi les adeptes de la thérapie par le dé, certains sont devenus fous. D'autres sont morts ou ont fini en prison. Quelques uns, paraît-il, ont atteint un état d'éveil et de joie stable, semblable au nirvana des bouddhistes. En un ou deux ans d'existence, le centre créé par Luke est en tout cas devenu aussi scandaleux que les communautés de Timothy Leary : une école du chaos, pouvait-on lire dans la presse conservatrice, et une menace aussi sérieuse que pour la civilisation d'un Charles Manson. La fin de l'aventure est entourée d'obscurité. On dit que Luke a été arrêté par le FBI, qu'il a passé vingt ans dans un hôpital psychiatrique. Ou qu'il est mort. Ou qu'il n'a jamais existé.

Emmanuel Carrère

Si vous voulez connaître la suite de cette aventure >>> XXI (vingt et un) n°28

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