... suite ...

Oh là, il se doute bien que c'est dangereux, ça, très dangereux, mais c'est une règle d'expérience que toute option imaginée, même avec effroi, finit par être soumise au dé et, un jour ou l'autre, par sortir. C'est ainsi qu'un week-end où leur mère n'est pas là, Luke fait jouer son petit garçon et sa petite fille à ce jeu en apparence innocent : on note sur un papier six choses qu'on aimerait faire, et le dé en choisit une. Cela se passe gentiment au début (cela se passe toujours gentiment au début) : on mange des glaces, on va au zoo, et puis le petit garçon s'enhardit et dit qu'un truc qu'il aimerait bien, c'est casser la gueule à un copain d'école qui l'a embêté. "Bien, dit Luke, écris-le", et c'est l'option qui sort. L'enfant s'attend à ce que, mis au pied du mur, son père le dispense d'aller jusqu'au bout, mais non, le père dit :"Vas-y." L'enfant va chez son copain, lui colle un pain et revient à la maison les yeux brillants en demandant :"Il est où le dé ?"

Cela fait réfléchir Luke : si son fils adopte si naturellement cette façon d'être, c'est qu'il n'est pas encore complètement aliéné par l'absurde postulat des parents et de la société en général selon lequel il est bon que les enfants développent une personnalité cohérente. Et si, pour changer, on les élevait autrement ? En valorisant la multiplicité, le changement perpétuel ? Mentez, chères têtes blondes, désobéissez, soyez inconséquents, perdez la pernicieuse habitude de vous laver les dents avant de vous coucher. On nous dit que les enfants ont besoin d'ordre et de repères : et si c'était le contraire ? Luke songe sérieusement à faire de son fils le premier homme entièrement soumis au hasard et, de fait, affranchi de la morne tyrannie de l'ego : un enfant selon Lao-Tseu.

La-dessus, la mère revient, découvre ce qui s'est passé en son absence et, ne trouvant plus ça drôle du tout, quitte Luke en emmenant les enfants.

Voici notre héros déchargé de sa famille. Ca l'attriste, car il aime sa famille, mais le dé est un maître aussi exigeant que Jésus-Christ : lui aussi, il veut qu'on abandonne tout pour le suivre.

C'est son métier, ensuite, que Luke abandonne, à la suite d'une soirée réunissant le gratin des psychanalystes new-yorkais. La feuille de route que lui a donné le dé (il faut dire qu'il avait pas mal fumé en listant les options), c'est de changer de personnalité toutes les dix minutes, les six rôles qu'il doit tenir en alternance au cours de cette soirée étant : un psy bien élevé (lui, avant le dé), un débile mental, un obsédé sexuel désinhibé, un Jésus freak, un militant d'extrême-gauche, un militant d'extrême-droite, tenant des discours agressivement antisémites. Scandale, suivi d'internement et comparution devant le conseil de discipline. Luke profite de cette tribune inattendue pour faire connaître au monde ce qu'il présente comme une thérapie révolutionnaire. Ses collègues sont horrifiés : sa thérapie révolutionnaire, c'est la destruction programmée de l'identité individuelle. C'est tout à fait exact, reconnaît Luke, mais est-ce que ce n'est pas ce qui peut arriver de mieux ? Ce qu'on appelle l'identité individuelle n'est qu'un carcan d'ennui, de frustration, de désespoir. Toutes les thérapies visent à solidifier ce carcan alors que la liberté, c'est de le faire voler en éclat, de n'être plus prisonnier de soi-même mais de pouvoir au gré de l'humeur et du caprice être un autre, des dizaines d'autres...

Après cette profession de foi, voici le visionnaire chassé de sa communauté professionnelle, comme vient d'être chassé de la sienne un autre visionnaire, Timothy Leary, l'apôtre du LSD. Sans famille, sans travail, sans attaches, Luke est libre, et livré au vertige de la liberté. Il a découvert, et expérimente sur lui-même, un truc qui au début pimente le vie mais dont la logique de la surenchère la remet en cause à chaque instant. Au début c'est comme la marijuana, quelque chose d'agréable et amusant, maintenant c'est comme l'acide, quelque chose d'énorme et exaltant, mais qui dévaste tout. Afin de donner leur chance aux tendances réprimées de la personnalité, on va de transgression en transgression. Cela devient une ascèse, plus du tout hédoniste ou rigolote. Le dernier garde-fou qui saute, c'est le principe du plaisir. Car celui qui s'engage dans la voie du dé fait au début des choses qu'il n'aurait jamais osé faire mais qu'il rêvait de faire, plus ou moins secrètement. Et puis un jour arrive où le dé le pousse à faire des choses que non seulement il n'osait pas faire, mais qu'il n'avait pas envie de faire, parce qu'elles sont contraires à ses goûts, à ses désirs, à toute sa personnalité. Or, justement, la personnalité, la misérable petite personnalité, c'est l'ennemi à abattre, le conditionnement dont il faut se libérer. Pour n'être plus prisonnier de soi, il faut accepter de suivre des désirs qu'on ne connaissait pas et même qu'on n'avait pas.

Prenez le sexe : on commence par varier les routines conjugales, pour la satisfaction des deux parties, et puis on change de femme, et puis on quitte sa femme (ou dans le cas de Luke, elle le quitte), et puis on couche avec toutes les femmes qui passent et vous attirent, et puis, pour élargir le champ, être un peu moins esclave de ses pauvres préférences, on passe aux femmes qui ne vous attirent pas, les vieilles, les grosses, celles qu'autrefois on n'aurait pas regardées, et de là aux hommes, et puis aux petits garçons, et puis au viol, et puis au meurtre sadique, façon American Psycho, pourquoi pas.

...

(à suivre)

dé