Vers la fin des années 1960, Luke Rhinehart exerçait le métier de psychanalyste à New  York et s'emmerdait. Il habitait un agréable appartement, avec une jolie vue sur les fenêtres de ses voisins qui en avaient une jolie sur les siennes. Il faisait du yoga, lisait des livres sur le zen, rêvait vaguement de rejoindre une communauté hippie mais n'osait pas. A défaut, il portait des pantalons pattes d'éléphant et une barbe qui lui donnait un peu moins l'air d'un bourgeois déprimé, un peu plus celui d'un acteur au chômage. Comme thérapeute, il était résolument non directif. Si un patient obèse, vierge et bourrelé de pulsions sadiques, disait sur son divan qu'il aimerait violer et tuer une petite fille, son éthique professionnelle lui imposait de répéter d'une voix calme :"Vous aimeriez violer et tuer une petite fille... ?" Point d'interrogatif évasif, se perdant dans les points de suspension. Long silence. Absence de jugement. Mais en réalité, ce qu'il avait vraiment envie de répondre, c'est "Allez-y, mon vieux ! Si ce qui vous branche vraiment , c'est de violer et tuer une petite fille, arrêtez de me faire chier avec ce fantasme, faites-le !" Il se retenait, évidemment, avant de dire des horreurs pareilles mais elles l'obsédaient de plus en plus. Comme tout le monde il s'interdisait de réaliser ses fantasmes alors qu'ils étaient plutôt bénins ses fantasmes, pas de quoi l'envoyer en prison, comme son patient sadique s'il se laissait aller. Ce qu'il aurait aimé, c'est par exemple coucher avec Arlene, la femme aux seins somptueux de son collègue et voisin de palier Jake Epstein. Il soupçonnait qu'elle ne serait pas contre non plus, mais en sa qualité d'homme marié, adulte, loyal, responsable, il laissait ça mijoter dans le marigot de ses rêves éveillés.

Ainsi va la vie, tranquille et morne, jusqu'au jour où, après une soirée trop arrosée, Luke repère, traînant sur la moquette, un dé, un banal dé à jouer, et où l'idée lui vient de le lancer et d'agir sur son ordre. "Si le dé tombe sur un chiffre entre 2 et six, je fais ce que j'aurais fait de toute façon : rapporter les verres sales à la cuisine, me brosser les dents, prendre une double aspirine pour n'avoir pas trop la gueule de bois au réveil, aller me coucher auprès de ma femme endormie, et peut-être me branler furtivement en pensant à Arlene. En revanche, si le dé tombe sur le 1, je fais ce que j'ai vraiment envie de faire : je traverse le palier, frappe à la porte d'Arlene dont je sais qu'elle est seule à la maison ce soir et je couche avec elle."

Le dé tombe sur le 1.

Luke hésite, avec l'impression vague d'être devant un seuil : s'il le franchit, sa vie risque der changer. Mais ce n'est pas sa décision, c'est celle du dé, alors il obéit. Arlene, qui lui ouvre en nuisette transparente, est surprise mais somme toute pas fâchée. Quand Luke rentre chez lui, après deux heures extrêmement agréables, il a conscience d'avoir bel et bien changé. Ce changement n'est peut-être pas énorme, mais c'est plus que tout ce qu'on peut attendre d'une psychothérapie, comme il est payé pour le savoir. Il a fait quelque chose que le Luke habituel ne ferait pas. Un Luke plus audacieux, plus large, moins limité perce sous le Luke prudent et conformiste, et peut-être d'autres Luke dont il ne soupçonne pas encore l'existence attendent derrière la porte que le dé veuille bien leur ouvrir.

...

(à suivre)

dé