J'habite sur les quais de l'île Saint-Louis.
Chaque matin, au réveil, je me poste à la fenêtre pour observer. Généralement, je suis toujours nue, je dors comme ça. Il est 6h45, et l'eau frise encore parce que la brigade fluviale vient de passer. A part ça, rien. Tout est immobile, et je contemple le vide. Puis je m'habille.

 Un matin d'octobre, en 2009, j'ai remarqué un type qui traînait sur le quai d'en face, un casque à la main. Il faisait des allers-retours dans une démarche fébrile, mais j'ai bien vu qu'il regardait dans ma direction. J'ai croisé mes bras contre mes seins et reculé d'un pas pour me cacher. Après quelques secondes, je me suis postée à nouveau derrière la fenêtre. Il était toujours là, à m'épier. Puis il a sorti son sexe et s'est masturbé. Bizarrement, ça ne m'a pas choquée. En fait, il m'a fait de la peine. Alors, par charité, j'ai laissé retomber mes bras et j'ai fermé les yeux. Je dois dire que c'est assez excitant d'être désirée comme ça, de loin.

Le lendemain matin, j'ai eu peur de m'avancer à la fenêtre mais la tentation était trop forte. Il était encore là et n'avait même pas attendu que j'apparaisse pour se masturber. Ça n'a duré que dix secondes. C'était frustrant,et je me suis promis qu'on se rattraperait le lendemain. En priant pour qu'il revienne. Au troisième rendez-vous, c'est lui qui a tardé. Au début j'ai cru qu'il ne viendrait plus. J'ai paniqué. Après tout, notre relation commençait à s'installer. Il a du arriver vers 6h55. Quel soulagement ! Tous les jours, la semaine uniquement, nous avions notre rituel, et un mois plus tard, il a disparu. J'ai jamais compris.

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J'habite à Ivry.
Chaque matin, pour aller bosser, je passe par les quais à moto. Au-dessus de la voie rapide, rive droite jusqu'à Hôtel de Ville. Je travaille dans un café près de Beaubourg.

En octobre 2009, y'a un artiste qui a collé des yeux de nanas un peu partout sur les bords de Seine. La première fois que je suis passé devant, je me suis arrêté cinq minutes pour voir de plus près et j'ai bloqué sur un de ces regards, ces grands yeux noirs étirés sur papier. J'avais l'impression qu'ils étaient dirigé vers moi, qu'ils me scrutaient. Ça m'a excité au point que... je ne sais pas trop ce qui m'a pris, mais j'ai sorti ma bite et je me suis branlé ! Comme ça ... Il était sept heures moins le quart, y'avait personne comme chaque matin, j'ai bien regardé autour. Ça m'a bouffé la tête toute la journée pendant le service. J'avais ce regard qui revenait, qui m'excitait, fallait que j'y retourne au plus vite, mais je termine de bosser à 15h30 et, à cette heure, y'a trop de monde sur les quais. Fallait attendre jusqu'au lendemain. C'est ce que j'ai fait.

Je suis parti même un peu plus tôt de chez moi, histoire d'avoir plus de temps à passer avec "elle", dans ses yeux. Après, j'ai eu honte, parce que quand même, se branler devant une affiche, c'est un truc de tordu. En plus, je suis marié. Bon, on baise plus trop, mais quand même, ce serait peut-être plus sain d'aller aux putes.Ouais, voilà, c'est plus "normal" dans un sens et c'est ce que je me suis décidé à faire. Donc, le troisième jour, j'ai fait un détour par le boulevard Morland, histoire de pas se laisser tenter. Mais, arrivé à Bastille, j'ai fait demi-tour et j'y suis retourné. C'était plus fort que moi. Les yeux du quai d'Anjou. Et c'était comme ça chaque matin avant d'aller bosser, pendant un mois, jusqu'à ce qu'ils retirent les affiches. Après quoi, j'avais plus de raison de m'arrêter là.

Jonathan Lambert pour Beaux-Arts magazine

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