christo

C'est toujours une vision anxiogène quand on regarde à travers un judas. Le grand angle vous renvoie un front immense, des yeux globuleux et de toutes petites jambes. C'est encore plus laid lorsque c'est monsieur Rennequin, président du conseil syndical aux chaussettes trop courtes. J'ai remarqué cela à chaque fois qu'il monte les trois marches du hall menant à la boîte aux lettres. Elles trahissent ses mollets glabres et blancs qui rappellent les pièces de veau en vitrine des bouchers. Monsieur Rennequin aime son rôle de président du conseil syndical : parties communes, servitudes, tantièmes, il prend plaisir à prononcer ces mots. Je l'aurais bien laissé sur le palier mais il a dû m'entendre derrière la porte.

- Bonsoir, monsieur K, je vous dérange ?
- Si c'est au sujet du paillasson, je vous promets, je m'en occupe cette semaine.
- Non, c'est pour autre chose. Je ne sais pas si vous êtes au courant mais ils s'apprêtent à foutre le merdier devant notre immeuble !
- Qui ?
- Vous n'avez pas vu le journal hier soir ? Ils veulent emballer le Pont-Neuf !

La veille, Antenne 2 avait diffusé un reportage sur une usine d'Armentières qui fabriquait les 40000 m2 de toile du projet Christo. Aucune fixation, pas même un clou, tout allait être emballé à la manière d'un paquet-cadeau. Les ouvriers jubilaient à l'idée de participer à une oeuvre qui les sortait du tunnel industriel. Ces deux minutes de télévision pleines d'enthousiasme allaient pourtant enflammer notre immeuble du quai de la Mégisserie.

- Ca fait plus de quarante ans que j'habite l'immeuble, je me suis installé là pour la vue et j'ai pas envie qu'on mette tout ça sous un torchon.
- Mais, monsieur Rennequin, vous êtes sur cour !
- C'est une question de principe. Ce pont date de 1606, c'est un morceau de l'Histoire et on respecte l'Histoire. Je fais donc le tour de la copropriété pour une pétition que je vais adresser à la mairie. Si vous voulez bien signer.
- Non.

Sur le palier, la porte d'en face s'ouvre sur le couple Verlay. Seules leurs têtes dépassent l'une de l'autre, donnant au ménage un caractère bicéphale.

- Ca va, monsieur Rennequin ?
- Oui, c'est juste que monsieur K refuse de signer !

Madame Verlay se porte partie civile

- Vous devriez signer, c'est pour le bien de tout le monde. Et si vous pouviez mettre la musique moins fort parce que, hier soir, c'était la nouba.

La discussion fait tache d'huile et, bientôt, c'est la concierge qui s'ajoute au casting.

- Vous serez gentil, monsieur K, de jeter vos ordures dans un sac hermétiquement fermé. Il y a des enfants qui passent dans la cour.

Elle jette le carton ouvert sur mes Penthouse aux pages engluées. Nouvelle pièce à charge pour mon procès.

La peine capitale est prononcée par monsieur Forgeot, du 5ème, qui nous a rejoints.

- C'est bizarre, depuis que vous êtes arrivé, c'est plus comme avant dans l'immeuble.

J'avais l'idée que l'enfer était sous terre, mais ce jour de juillet 1985, j'ai compris qu'il pouvait s'installer au 2ème. Trois mois plus tard, je déménageais pour m'installer avec vue sur le Palais-Royal. Je me sentais bien dans cet espace fermé, comme protégé.

Un matin, monsieur Mourlot frappe à ma porte.

- Bonjour monsieur K, je vous dérange ?
- Non.
- C'est au sujet des colonnes de Buren. En tant que président du conseil syndical, j'ai lancé une pétition pour ajourner le projet. Vous voulez bien signer ?

 

buren

 

Jonathan Lambert imagine chaque mois pour Beaux-Arts une fiction inédite autour d'une oeuvre. Flash-back dans les années 80, quand Christo emballait le Pont-Neuf et Buren colonisait le Palais-Royal.