Alors qu'il patientait tranquillement sur la chaise inconfortable d'une salle d'attente de médecin, Gabriel Nemrod eut soudain l’impression que, face à lui, le tableau bougeait sur la paroi. Puis le mur tout entier vibra, se distordit jusqu'à finalement disparaître. Autour de lui, nul n'en parut affecté. Pourtant, à la place de la cloison, apparaissait désormais en caractères épais le mot : MUR avec, entre parenthèses : (ÉPAISSEUR CINQUANTE CENTIMÈTRES, IMPRESSION PLÂTRE VERS L’INTÉRIEUR ET BÉTON PEINT VERS L’EXTÉRIEUR, EXISTE POUR PROTÉGER DES INTEMPÉRIES).

Les lettres flottaient dans l'air.

Gabriel resta quelques secondes à fixer cette bizarre apparition et aperçut par transparence ce que masquait le mur : la rue et les passants. Il s'avança, passa une main au travers. Quand il recula, il y eut de nouveau comme du flou et le mur reprit sa place. Un mur normal, tout à fait normal.

Il haussa les épaules et se dit qu'il avait été victime d'une hallucination. Après tout, s'il était venu consulter, c'est qu'il était las des migraines qui l'assaillaient sans cesse. Il se secoua et se décida à sortir pour marcher un peu dans la rue.

Étrange quand même, cet objet remplacé par les lettres de son nom...

Gabriel Nemrod enseignait la philosophie dans un lycée et il se souvint avoir donné un cours sur le thème du signifiant et du signifié. N'avait-il pas appris à ses élèves que les choses n'existaient pas tant qu'on ne les avait pas nommées ? Il se massa les tempes. Peut-être se laissait-il trop envahir par les questionnements de son métier. La veille, il avait relu la Bible : Dieu avait donné à Adam le pouvoir de nommer les animaux et les objets... Et avant, ils n'existaient pas ?

Gabriel finit par oublier l'incident. Les jours suivants il ne se produisit rien de spécial.

Un mois plus tard, cependant, prenant la place d'un pigeon qu'il observait, il vit s'inscrire le mot PIGEON, et entre parenthèses : (327G, MÂLE, PLUMES DE COULEUR GRIS-NOIR, LÉGER BOITILLEMENT DE LA PATTE GAUCHE, EXISTE POUR ÉGAYER LES JARDINS).

Cette fois, le mot définissant l'animal flotta dans l'air pendant une vingtaine de secondes. Il approcha sa main pour le toucher et le mot PIGEON s'envola aussitôt avec sa parenthèse au complet. Ce ne fut que plus haut dans le ciel qu'il redevint oiseau, suivi de quelques femelles roucoulantes.

Le troisième incident eut lieu à la piscine municipale proche de chez lui. Alors qu'il nageait paisiblement il vit apparaître en grosses lettres le mot PISCINE, et entre parenthèses : (REMPLIE D'EAU CHLORÉE. EXISTE POUR L'AMUSEMENT DES ENFANTS ET LA MUSCULATION DES ADULTES).

C'en était trop. Convaincu de sombrer dans la démence, il se rendit tout droit chez le psychiatre. Et là il reçut le choc de sa vie. Au sortir de la consultation qui s'était achevée par la prescription d'anxiolytiques, il croisa un miroir en pied dans le couloir. En lieu et place de sa personne était inscrit : HUMAIN (1,70 MÈTRE, 65 KILOS, ALLURE BANALE, AIR FATIGUE, LUNETTES. EXISTE POUR DÉTECTER LES ERREURS DU SYSTÈME).

Bernard Werber, L'arbre des possibles

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