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Plus personne ne s'ennuie. En attendant le bus, le dentiste ou l'avion, chacun est occupé par ses tweets et textos, mails et infos, petits jeux et photos. Fini les temps morts et le vague à l'âme.Nous sommes tout le temps en train de faire quelque chose : consulter, répondre, appeler, raconter ou découvrir la dernière façon de tuer des cochons verts avec des oiseaux multicolores... Enfin, voilà la vraie vie ! Celle où il y a toujours de quoi colmater la moindre brèche, occuper le plus petit interstice, rester toujours actif. Vide, inaction, solitude, silence, lassitude... toutes ces vieilleries, qui donc les connaît encore ? Tu n'aimes pas le film ? Des milliers d'autres histoires t'attendent, que tu peux zapper et rezapper, à l'infini, de chaîne en chaîne, comme tu changes à toute allure, toute la journée, toute la vie, d'écran, de site, d'amis, de profil ...

L'ennui, autrefois si présent, paraît désormais fossile. On connaît encore le mot, mais on a oublié la réalité qu'il désignait. En fait, il n'y a presque plus moyen de savoir ce que disait ce vieux philosophe - un nommé Blaise Pascal - quand il écrivait : "Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre." Cette pensée est devenue pratiquement incompréhensible pour cette raison toute simple : dans n'importe quelle chambre, à présent, on se connecte en direct à tous les lieux du monde, tous les spectacles, tous les livres, toutes les images et connaissances capables d'occuper l'esprit sans jamais lui laisser de repos. Nous avons inventé ce que Pascal ne pouvait même pas soupçonner ; un divertissement ininterrompu, omniprésent et universel.

Faut-il en conclure que solitude, ennui et malheur des hommes sont réellement morts, ensemble et d'un seul coup ? Nous qui ne sommes plus jamais séparés de rien, avons-nous réussi, à force de tuer le temps, à entrer pour de bon dans l'éternel présent et le meilleur des mondes ? Ce n'est pas certain. Il nous arrive parfois de bailler, de nous morfondre. Certes, nous n'y prêtons guère attention, ce ne sont que de courtes baisses de régime, et la touche "escape" n'est jamais loin. Pourtant, une humanité intégralement étrangère à l'ennui nous paraîtrait inhumaine. En fait, nous évitons de nous ennuyer, mais sans plus savoir très bien en quoi consiste l'ennui, ni ce que nous pourrions éventuellement en faire d'utile.

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Et si nous tentions, au moins de temps à autre, de retrouver les bienfaits de cet "ennui absolu" ? Je crois bien que ce pourrait être utile. Car nous sommes passés, sans même nous en rendre compte, d'un extrême à l'autre. Pour fuir l'ennui dépressif, collant et morbide de l'âge d'or de la tristesse européenne, pour échapper à ce grand dégoût désenchanté de soi et du monde, nous avons inventé, avec l'aide de technologies, l'activité permanente et la distraction continue. Nous voilà donc sans ennui, toujours l'esprit occupé, les doigts sur quelque clavier. Je suis convaincu que si nous ne modérons pas le rythme, nous perdrons énormément en possibilités de réflexion, de création, d'inventivité. Je précise : le mépris du temps présent n'est pas mon fort, l'apologie de l'abattement non plus ... Je ne souhaite pas prophétiser une apocalypse numérique, ni le salut par la morosité. Mais je plaiderais volontiers pour un nouvel usage de l'ennui, bien tempéré. Cessons de croire qu'il faut éradiquer tout ennui. Au contraire, il peut encore servir. A petites doses, il peut nous aider à trouver du sens , comme à retrouver du temps.

Comment le mettre en pratique ? Commencez donc par ne rien faire. Soyez au sens propre fai-néant, décrochez vraiment. Juste un moment, en attendant que le bus arrive, que le dentiste ouvre sa porte, qure l'avion décolle... Pendant ce temps, qui sera tout sauf mort, tentez d'éprouver simplement la présence. Celle du monde, la vôtre, qui d'ailleurs ne se distinguent pas si aisément l'une de l'autre. Dans cet ennui apparent, laissez flotter les idées, les sensations, les impressions qui vous viennent. Retrouvez un instant le goût fade de l'inaction, du fait d'être simplement là. Alors sans doute finirez-vous par entrevoir ce fond de vide sur lequel se découpent nos pensées, nos actes.

Cela ne vous rappelle rien ? Mais si, bien sûr ! Quand l'ennui se métamorphose en lucidité, quand on frôle le vide  en se débarrassant de la tristesse, quand on éprouve la vacuité sans y tomber, en comprenant que de toute façon on y est déjà... C'est l'expérience d'une méditation réussie. Voilà le bon usage de l'ennui, celui qui le transforme en force de vie.

 

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Source : extraits d'un article de Roger-Paul Droit, pour CLES avec des illustration de Mix & Remix