C'est une belle institution que la minute de silence propre à honorer les gloires nationales. Ca prouve que les hommes savent encore se conduire correctement et que sur le chapitre de la reconnaissance on ne les prend pas souvent de court.

Et aussi qu'ils savent se taire quand ils veulent, quoi qu'ils en disent. Façon de parler.

A propos de minute de silence présentement en usage de temps à autre, peut-être pourrions-nous les multiplier et chercher dans les richesses de notre histoire suffisamment d'anniversaires pour justifier un nombre incalculable de ces consolantes minutes ?
On pourrait par exemple décréter une minute de silence en mémoire des héros de Bouvines, Azincourt, Malplaquet, Austerlitz, Waterloo et autres lieux; commémorer la mise en culottes de Dagobert, les coups de hache du Grand-Ferré, les conquêtes du Vert-Galant, etc ..., de façon que nos hommes politiques, tout à ces muettes commémorations n'aient plus qu'à se taire.

minute

Une idée comme une autre.
Mais dont la réalisation n'est pas toujours facile, sans doute.
A preuve ...

La vacation battait son plein. L'Hotel des Ventes bourdonnait comme une ruche. Et les commentaires circulaient de bouche à oreille.
On vendait les bijoux de la petite Mme de R..., une de ces fracassantes femmes du monde qui ont acquis par leur indiscutable beauté le droit d'être stupide avec distinction.
Le feu des enchères embrasait les regards quand, tout à coup, le commissaire-priseur prit un air inspiré. Ca peut arriver à tout le monde d'avoir cet air-là, même aux officiers ministériels, encore qu'en eux l'inspiration soit très souvent le reflet de spéculations arithmétiques.

Personne n'en fut donc surpris et l'on s'attendait à une annonce sensationnelle, quand l'homme au marteau dit gravement :
-" Messieurs, c'est aujourd'hui l'anniversaire de la bataille de Gravelotte, et je demande à tous d'observer une minute de silence."
Il but un verre d'eau et répéta :
-" Je dis bien : une minute."
L'assistance était sur le point d'être émue quand, emporté par l'habitude, un acheteur surenchérit :
-" Deux !"
Alors on ne s'en tint pas là.
- " Trois !
- Cinq !
- Neuf !"
Personne n'enchaînait. Le commissaire-priseur - marteau en l'air - racla d'un regard prospecteur les plus obscurs recoins de la salle.
-" Neuf une fois, neuf deux fois ...
-" Onze, fit une voix."
Les têtes se tournèrent vers l'audacieux. C'était un homme sympathique à la physionomie entrouverte.
Le courant était rétabli :
-" Quinze !
- Vingt !
- Allons, messieurs, vingt ... pas au-dessus ?"
Le gros homme, mâchant son cigare, lança :
-" Vingt-cinq !"
On sentait bien qu'il s'acharnerait jusqu'au bout et qu'il devait disposer de moyens illimités.
-" Vingt-cinq une fois, vingt-cinq deux fois, vingt-cinq trois fois. Pas au-dessus ? Je dis donc vingt-cinq minutes de silence. Adjugé !"

L'annonce fut accueillie par un vacarme étourdissant et l'on ne put vraiment s'entendre qu'à l'apparition du guéridon Empire de la célèbre femme du monde qui ... que ...

Alexandre Breffort

Crédit photo : René Maltête