Avant de mourir, condition sine qua non pour espérer pouvoir intégrer la liste des auteurs officiels du programme de philosophie de terminale, bon nombre de philosophes ont vécu. Ce qui ne laisse pas d'étonner, car vivre n'est pas forcément compatible avec la formation d'une pensée. Si on appelle vie le court et inutile laps de temps qui sépare notre premier cri de désespoir de notre dernier souffle de lassitude, force est de constater que le temps qu'on y occupe idiotement à vivre ne nous laisse que trop rarement le loisir de philosopher, sans compter le poids des obligations administratives et le temps perdu à chercher une place de parking. L'espoir insensé qu'il y ait peut-être une vie avant la mort nous conduit parfois même à faire carrément le deuil de cette extravagante entreprise.

A défaut de vivre, les philosophes, eux, ont toujours eu à la fois la tête dans les nuages et un pied dans la tombe, dans un habile grand écart qui leur permettait de passer allègrement par-dessus la vie. Souvenez-vous, l'ami Socrate le dit clairement avant d'avaler cul-sec son bol de ciguë : le corps vivant est le tombeau de l'âme, qui ne cesse d'être corsetée que lorsque le corps se tait. Vivre, chez les philosophes, n'est pas un verbe d'action, mais un verbe d'état, voire un auxiliaire. Pas plus qu'on ne lit l'avenir dans les lignes de la main, on ne parvient à lire la vie des philosophe entre les lignes de leur pensée. On lira en revanche plus aisément sur la lisseur du visage de la majorité des vivants l'absence de toute trace de pensée. Vivre ou penser, être ou ne pas être, ce n'est plus la même question, car elle est déjà résolue avant d'avoir été posée.

Il se trouve que mes parents, qui aimaient beaucoup Apostrophes, voulaient faire de moi un philosophe. C'est pourquoi ils m'ont dès mon plus jeune âge mis Kant et Descartes entre les mains pour éviter que ne s'éveille trop vite en moi le stupide désir de vivre, comme d'aller courir dans les bois, jouer aux Playmobil ou lire Playboy. Mais au lieu de faire l'effort de penser, mon esprit se laissait hypnotiser par les lignes qui défilaient sous mes yeux, et mon imagination allait vagabonder loin de ces réflexions que j'aurais dû faire miennes, pour tenter de se représenter la manière dont ces austères et illustres philosophes pouvaient bien vivre, et quelle anecdote avait bien pu donner naissance à ces étranges pensées auxquelles je peinais à comprendre quoi que ce soit, alors que je n'éprouvais que peu de difficulté au même âge à la lecture du pourtant très ésotérique Oui-Oui. J'en arrivais à la conclusion suivante :"Je pense mais je n'arrive pas à suivre." Car j'avais moi aussi la tête ailleurs, dans un monde imaginaire où les philosophes devenaient des héros de bande dessinées, des personnages burlesques et des clowns solaires, où leurs propos s'entremêlaient avec ceux des chanteurs que j'aimais, les Brel, Ferré, Ferrat, Barbara. Je m'enfermais ainsi avec leurs ombres dans la caverne de mon imagination.

Les vies tout à fait extravagantes des philosophes illustres, présentées dans les pages qui suivent, sont le produit d'une telle imagination enfantine qui ne puise pas ses ressources ailleurs que dans la pensée même des philosophes, mais s'aventure dans des contrées bien éloignées du minimum de sérieux philosophique requis par les autorités, au pays du rêve et de la fantaisie, pour ne pas dire des merveilles. Les autorités en question voudront bien, j'espère, ne pas m'en tenir trop rigueur.

Le texte ci-dessus est la préface d'Yves Cusset, auteur de ce bouquin sympathique et jouissif. Je vous le recommande

philo

Yves Cusset sur France-Culture