Je me souviens très bien du chien. C'était un chien jaune de marque boxer. Je me souviens très bien que je l'ai vu vivant le dernier puisque c'est moi qui l'ai écrasé.

Au même moment, j'ai senti ma roue avant qui pliait et mon guidon qui faisait levier sur mon bras gauche. J'ai senti le souffle du peloton qui se divisait en criant autour de moi et je me suis réveillé, assis sur le trottoir de Longchamp, essayant d'écrire mon numéro de téléphone dans le sable au cas où je retomberais dans les pommes.

Il y a eu le premier hôpital où ils ont trouvé mon bras trop amoché pour eux, il y a eu l'ambulance mal suspendue qui me faisait gémir , il y a eu l'hôpital Boucicaut et le service SOS-Mains.

Il était déjà 15 heures et ma promenade cycliste du dimanche matin mordait fort dans l'aprés-midi.

Mon bras était maintenant au calme dans une gouttière.

Le chirurgien m'avait dit :"Vous avez perdu de la matière, il va falloir vous visser des plaques et vous prendre de l'os dans la hanche, pour greffer", et il était parti déjeuner. Je finissais de digérer la barre de céréales avalée pendant ma course avant de descendre au bloc.

A ce moment précis, ils étaient cinq à rouler en tête et j'avais le sentiment que le grand Demeyer se planquait. Dans les secteurs pavés, il se mobntrait circonspect, il roulait en force, comme à son habitude, mais du bout des boyaux. Moser et De Vlaeminck n'étaient pas au mieux. Hinault, lui, tirait le train avec la crampe des mauvais jours aux maxillaires. Paris-Roubaix n'est pas une course où on rigole : son maillot de champion du monde était sale, d'une saleté que l'on met sous verre. Les gros plans de la télé nous le montraient fermé et concentré. Il ne cherchait pas à faire l'écart et rien n'était plus exaspérant que de le voir embarquer tout le monde sur son porte-bagage vers Roubaix.

Ils étaient à dix bornes de l'arrivée lorsque le chirurgien revint :

- "On y va, le bloc est prêt.

- Cinq minutes ... je veux voir la fin de la course.

- On vous racontera après.

- J'aurai du mal à m'endormir si je ne sais pas.

- Avec ce qu'on va vous mettre, ça m'étonnerait !"

hinault

Il fit l'erreur de tourner le visage vers la télé et dut s'asseoir sur le bord de mon lit. La tension de la course était si forte qu'il ne dit plus un mot.

Kuiper entra le premier sur le vélodrome. De Vlaeminck, livide, dans sa roue. A quatre cents mètres de la ligne, le Blaireau prit la tête et mis la pression. Demeyer tenta de passer à la corde mùais resta à hauteur de pédalier. Plus personne n'eut la force d'entreprendre.

Le Blaireau ramassa son bouquet et confirma publiquement que cette course était une connerie. Il savait maintenant de quoi il parlait.

Ensuite, il y eut la première piqûre, le brancard, la chemise verte, la deuxième piqûre. Couché sur la table d'opération, dans un bienheureux nuage, je dressai l'inventaire des outils qui brillaient à mon chevet : des clous, des vis, des gouttières, des pinces, une scie ...

Parmi eux, il y avait une perceuse Black et Decker et je m'endormis en déplorant que ce ne fût pas une Peugeot ... Une bonne équipe les Peugeot.
Crédit photo : Hennie Kuiper       

(à suivre)