D'un côté, ma pomme. De l'autre, un scorpion brandissant son aiguillon vénimeux. Un adversaire coriace, secondé par un bataillon de sauterelles, de scarabées et de vers à soie. Pour le moment, tout ce petit monde repose sur un lit de linguine sauce arrabiata, mais ce n'est pas parce qu'ils sont raides morts que je vais m'en sortir indemne. Car ce soir, ces bestioles vont finir dans mon estomac. Pourquoi m'infliger une telle épreuve ? Parce que nous devrons tous en passer par là. C'est e n tout cas ce que proclame la FAO, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, à grand renfortde campagnes de communication et de rapports gros comme des annuaires. L'Union Européenne, soucieuse elle aussi de participer au festin, s'est dite prête à consacrer quelques trois millions d'euros au financement de la recherche et de la promotion de cette gastronomie du futur. A table !

Au Botswana, au Venezuela, en Colombie, en Thaïlande ou en Chine, les brochettes de grillons courent les rues. Mais en occident, où les moeurs carnivores ont la peau dure, les recommandations de la FAO se heurtent à un tabou très fort. Problème : nous sommes déjà sept milliards d'umains sur Terre. En 2050, nous seront plus de neuf milliards. Veaux, vaches, cochons et autres bêtes à poils et à plumes ne suffiront plus à couvrir nos besoins en protéines, d'autant que les pys émergents veulent se faire une place autour du barbecue. La consommation en viandes des Chinois a ainsi doublé au cours des deuxx dernières décennies pour atteindre 56 kilos par personne et par an. En outre, l'élevage du bétail, très gourmand en terres, en eau et en végétaux, est une catastrophe environnementale. Ne reste plus qu'à se mettre aux insectes, et c'est là, malheureusement, que j'entre en scène.

En cuisine, sur mon plan de travail s'alignent sagement, outre le scorpion, huit sauterelles bien dodues que j'ai commandées sur internet. Leur goût, affirment les spécialistes, se rapproche celui du poulet. Un antipasto de débutante. Sans compter qu'elles me dégoutent beaucoup moins que les scarabées planqués sous leur grosse carapace huileuse. Le hic, c'est qu'elles ont des yeux qui me fixent obstinément depuis la poêle où je les ai mises à frire. Manger des aliments avec un visage, c'est psychologiquement pointu. Je regrette déjà mon dîner de la veille, à base de nuggets surgelés dont la forme improbable n'évoquait rien de de précédemment vivant.

Je gobe littéralement la première moitié, sans me résoudre à mâcher. Haut-le-coeur immédiat. Deuxièmetentative, je rationnalise la chose, me récite comme un mantra les recommandations de la FAO. "Les insectes sont une excellente source de protéines, de graisses et d'oligo-éléments. Leur composition en acides aminées est conforme aux standards de L'Organisation mondiale de la santé...". Cette fois-ci, je laisse la bêbête s'attarder plus longtemps sur ma langue. Je pousse même l'audace jusqu'à la faire glisser de gauche à droite, puis de droite à gauche. J'y détecte un petit goût de noisette, un relent d'ananas et, c'est vrai, de volaille. Les ailes et les pattes craquent sous la dent, mais pas plus qu'un grain de pop-corn. Ca passe à peu près.

Admettons que nous soyons capables d'abattre nos barrières psychologiques. Allons-nous vraiment muter en une horde d'insectivores ? C'est le rêve de Marcel Dicke, chef du département d'entomologie à l'université de Wageningen, aux Pays-Bas. Etroitement associés aux campagnes de la FAO, ce chercheur et ses collègues sont les Gault et Millau de cette nouvelle culture culinaire : ils papillonnent de séminaire en conférence pour convaincre les leaders d'opinion du bien-fondé de leur combat. Eux-mêmes se présentent comme de fins gourmets. "J'aime me faire un bolde riz aux légumes et sauterelles frites, raconte Marcel Dicke. J'adore aussi les larves de libellules grillées avec des feuilles de menthe. En 2020, on pourra acheter ces insectes dans les supermarchés !" Selon notre homme, ce serait même la seule alternative crédible à la consommation de viande, qui génère un gaspillage insensé. Seul le quart d'un poulet, par exemple, atterrit dans notre assiette. Un terrible gâchis, quand on sait que les trois quarts d'une sauterelle sont comestibles.

Elever ces petites bestioles apparaît donc comme un métier d'avenir. Et durable, qui plus est. S'il faut dix kilos de végétaux pour produire un kilo de viande, il en suffit de deux pour le même poids d'insectes. Scorpions, punaises et larves présentent aussi l'avantage de manger de tout et de grandir très vite. Mieux : contrairement aux mammifères, ils ne "fabriquent" pas de gaz à effet de serre, ne souillent pas l'eau potable avec leurs déjections et ne chamboulent pas l'écosystème d'une région - à l'exception du criquet pélerin qui dévore les récoltes, et dont la dernière invasion en Afrique sahélienne remonte à 2004. On estime que 70% des terres arables du globe sont confisquées par l'élevage, provoquant une accélération de la déforestation, alors que des milliers d'insectes peuvent tenir dans une miniferme.

Mais revenons-en à notre assiette. Plat suivant : une salade de scarabées rhinocéros bouillis. La perspective de croquer dans leur carapace brillante me débecte au plus haut point. Impossible de chasser de mon esprit la vision de leurs petites pattes crochues et poilues qui s'agitent. Je me sers un verre de vodka pour me donner du courage. Et j'affronte la bête. Je contourne les cornes pour l'attaquer au niveau du ventre. La carapace se brise net, avant de s'effriter en bouche, façon riz soufflé. Le goût ? Un mélange de soupe japonaise instantanée et de poisson pourri. Les morceaux de carapace me blessent le palais. La suite n'est supportable qu'avec de l'alcool : la curiosité culinaire m'ayant quittée, ce n'est plus qu'une question d'honneur. J'ai renoncé à mastiquer. Je me contente d'avaler cul-sec, comme si j'absorbais des barbituriques. Vodka. Larves. Vodka. Vers à soie et vodka. A la fin de ce repas épique, je suis fière de cette belle victoire. Sur moi. Sur l'adversaire. Sur tous ces insectes que j'ai noyés. Sur les périls à venir dont j'ai crânement riomphé.

img114Lara Fritzsche, 27 ans, qui avait déjà mangé une mouche à l'âge de huit ans, en faisant du vélo,
pour le bimensuel NEON.

  • 2,5 milliards d'humains consomment déjà quotidiennement insectes, scorpions et araignées
  • 75% d'une sauterelle se mangent, contre 17% d'un cochon
  • 1700 espèces comestibles d'insectes ont été recensées par les Nations unies
  • Nous ingurgitons 500 grammes d'insectes par an à notre insu, dans des salades, conserves, etc.