Quand on rencontre l'homme on est tout de suite frappé par sa silhouette décidée : il porte un petit chapeau fendu par le milieu, il marche sur les pattes de derrière. Un litre sort parfois de sa poche, un crouton de pain, une saucisse de Toulouse enroulée dans du papier journal; et d'autre fois (s'il est du sexe féminin), il apparaît dans quelque music-hall, au sommet d'un escalier d'or, enveloppé d'une gaze vaporeuse qui lui fait un halo laiteux, et vêtu de bijoux scintillants complétés de quelques plumes d'autruche. Mais que sa silhouette soit martiale, aventureuse ou ramassée, qu'elle ressemble à celle du bambou, du Danemark ou du pâté de sable, elle reste toujours singulière. Car il avance lentement sur ses pattes de derrière. Aussi se demande-t-il d'où il vient. Généralement, c'est d'une bouche de métro. Du moins en gros. Pour le profane. Mais en réalité, il vient de la nuit des temps. Il faut chercher l'homme d'aujourd'hui où il se trouve. A l'arrêt de l'autobus 27. Sous une pluie fine. En chapeau mou. Il revient de son triste travail au bout d'une journée monotone. Il ne "dispute" pas, il ne "juge" pas, il ne veut ouvrir aucun "dossier". Il veut regagner aussi vite que possible sa maison grise dans sa pluvieuse banlieue. Il demande uniquement deux choses : premièrement, de ne pas faire la guerre; deuxièmement, une augmentation.
Qu'est-ce que l'homme ? Ce n'est pas grand chose. Ce n'est pas rien non plus. L'homme, c'est de la prose; mais une prose qui a du remord; une prose rythmée, pleine de rimes léonines, qui se souvient du langage des dieux. Ce n'est pas l'alexandrin, ni le livre de cuisine. C'est le comptable. Il n'est pas gai; les nouvelles sont plutôt miteuses : il y a la note du gaz et le gouffre de Pascal. Les savants, qui voient plus loin, prédisent qu'il va vers la petite tête. Par la grosse tête. Ce qui complique tous les graphiques. Le paradoxe est considérable.

Alexandre Vialatte

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