J'avais l'intention d'écrire ainsi mon voyage par paragraphes en forme de petits chapitres. Au fur et à mesure, quand j'aurais le temps - c'était inexécutable. Il a fallu y renoncer dès que le khamsin s'est passé et que nous avons pu mettre le nez dehors.

Gustave Flaubert, Voyage en Egypte

fournelC'est chemin faisant, au hasard de mes lectures, que j'ai découvert cette citation de Flaubert. J'en étais depuis plusieurs mois à écrire mes paragraphes quotidiens lorsque j'ai été ainsi confirmé dans la validité et la fatalité de ma démarche. Le Caire fabrique du discontinu, de l'alternatif. La ville envoie des impulsions et, même si elle paraît éternelle, elle dicte le fragmentaire, le transitoire. Dès lors, il a été clair pour moi que la mission que me confiait Flaubert par anticipation était d'écrire ces petits paragraphes que le vent de sable lui avait volé; il s'agissait de mettre le nez dehors et d'ouvrir l'œil, le nez, les oreilles, de rendre ma peau disponible aux vibrations du lieu et du temps.
Il s'agissait de donner des nouvelles chaque jour à quatre-vint-dix-huit amis dont l'adresse figurait dans le ventre de mon ordinateur - ceci, cinq fois par semaine, chaque petit matin et sans jamais faillir pendant plus de cinq cents jours durant la période de novembre 2000 à juin 2003, pendant laquelle j'ai vécu au Caire.

Fantastique bouquin, 300 pages remplies d'émotion(s), d'humour, de tendresse. Toutes ces anecdotes nous font partager la vie de Paul Fournel, attaché culturel français au milieu des habitants du Caire. Jour après jour on découvre cette ville fascinante et sa population qui ne l'est pas moins.
Je vous retranscris ici le premier et le dernier jour de cette série de photos quotidiennes et littéraires.

12 novembre 2000

Le Caire appartient aux chats.

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Ils ont traversé les dynasties, intacts. On les voit identiques à leurs statues, élancés, étroits, vifs, petits, surmontés de grandes oreilles. Ils n'ont pas le choix, la vivacité est leur minimum de survie. Il n'y a pas de place pour les lents sur les trottoirs du Caire.
Leur robe est en général multicolore, tigrée, écaille de tortue, tâchée. Quelques aristos promènent un roux presque pur qui leur donne des airs d'abyssins - en voisin. On devine leur couleur sous une couche de crasse épaisse, sable et charbon, que leur langue râpeuse ne peut plus pénétrer.
Ils sont équipés pour la course et pour la fuite : leurs pattes arrières comme celles du guépard, sont plus hautes que leurs pattes avant et leur queue est longue. Elle sert  de balancier harmonieux à chacune de leurs accélérations. Lorsqu'elle est fournie, elle leur donne des grâces d'écureuils ; on les voit alors risquer des bonds formidables, à la limite de l'envol.
Ceux de mon quartier vivent en petites troupes serrées autour d'un chef et leur territoire comporte systématiquement un bistrot ou une épicerie. Il comporte aussi un coin tranquille où les femelles viennent faire leurs petits. L'autre soir, c'était à la terrasse du restaurant, dans un carré d'"herbe fraîche, à l'abri d'un papyrus.
La tentation est grande de les prendre, de les doucher et de les placer comme de très beaux objets dans la maison. Mais là, ils deviennent des démons et détruisent tout de leurs griffes de combattants.
Dans la rue ils posent sur vous leur beau regard tranquille et confiant. Ils n'ont rien à craindre des hommes, qui les vénèrent et chassent même à coups de pied devant eux les rares chiens. Leurs yeux sont verts ou jaunes et ne virent au rouge que lorsqu'ils voient un intrus de leur sorte.
Ils donnent au quartier une touche de leur élégance menue et perpétuellement juvénile. Comme beaucoup de cairotes, ils ont percé le secret de la jeunesse éternelle : ils meurent tôt.

25 juin 2003

La maison souffle le vide. Les souvenirs sont dans les cartons et voguent. Déjà, le vent du désert talque les meubles vernis. Le temps de se retourner et l'on devine leur fantôme.
Soad, dans son théâtre, pleure. Saïd, dans son théâtre, me répète que je ne dois pas partir. Tous deux voudraient que, dans mon théâtre, je promette de revenir. Mon temps est fait.
Abbas s'empêtre dans les sangles de mes valises.
Dehors, la ville klaxonne et brûle selon ses habitudes. Il devrait encore faire beau au Caire aujourd'hui.

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