Dans le couvent de Port-Sainte-Marie reconverti en prison, les servantes de Dieu ont fort à faire.
L'évêque a lancé l'anathème contre les insoumis de la guerre d'Espagne : ce sont des excroissances du diable et la foi commande leur extermination, par tous les moyens.
La difficulté vient de ce ces démons prennent l'apparence des hommes. Il est donc délicat de les éliminer de sang-froid.La mort ne peut venir que par décision du Suprême. Aussi les religieuses, géôlières ferventes, se contentent-elles de les affamer pour faire un peu avancer les choses.
Le matin, de l'eau chaude avec quelques cuillerées d'huile et du piment; à midi, une portion de potiron; le soir, des restes à peine cuits de poisson.

Les esprits malins poussent la vraisemblance jusqu'à s'inventer des familles.
Elles se pressent devant les portes du couvent chargées de provisions et de lettres qui sont délivrées aux intéressés les jours de clémence.
Dans une des salles voûtées, percée de lucarne qui découragent la lumière, soixante-dix démons se disputent l'accès à un patio à peine large d'un mètre où pénètrent en fraude les rayons du soleil. Ils se serrent les uns contre les autres, à tour de rôle, afin de capter la chaleur vivifiante de l'astre et se déplacent avec lui jusqu'à ce que le crépuscule le gobe tel un oeuf mollet aux reflets d'orange.

Pédro est le démon le plus angélique de toute l'Andalousie. Il est également le plus inventif.
Dans la "commune" à laquelle il appartient avec sept de ses compagnons dans un coin de la salle, il accomplit des miracles pour faire fructifier la nourriture et apaiser la fin. Juan l'aide à la confection de sortes de polentas cuites sur un brasero de fortune.
Tout ce qui est susceptible d'être mangé échoue là, dans cette poêle, et l'odeur de ces mixtures met en déroute la mère supérieure, qui se signe de loin en regardant brûler ce chaudron de l'enfer.

Ce soir les autorités ont remis à Pédro une boîte métallique scellée, remplie d'une poudre brune semblable à de la farine de seigle.
Pédro rayonne. Pédro reprend courage. Les provisions étaient au plus bas. La commune n'a pas eu de polenta depuis des jours. Ceux qui ont touché au poisson d'hier grelotent de fièvre sur leur grabat. Le soleil lui-même déserte ce lieu de malédiction et les hommes, pardon : les démons, se trainent inutilement vers le cercle éteint du foyer soleil.

Pédro a échangé avec la commune voisine : un peu de sucre contre les bananes séchées qui tournaient au moisi. Dans le fond d'un seau, il le mélange avec la farine noire, l'eau pimentée qui reste du matin et les derniers trognons de chou cachés sous son matelas. 
La bouillie prend forme. Juan a réanimé le braséro qui éclaire les huit visages penchés sur la flamme
Pédro verse la pâte dans la poêlle.
Elle se boursouffle,cloque, craque, se tord. Une fumée les enveloppe bientôt dans son grand châle d'âcreté.
Toujours sacré est le moment du partage. C'est sa communion à elle, à la commune. La communion des ventres.
Pédro découpe la polenta en huit morceaux égaux. Chacun tend sa main, la paume en écuelle. Les bouches frémissent au contact du chaud.
Ils mangent en silence.
ils font un, ces huit démons, pardon, ces huit hommes, un dans la grâce enfantine de la reconnaissance. Toute la salle partage en pensée ce bonheur de quelques uns. Tous se recueillent pour le faire devenir sien. 
Autour du braséro, il sont accroupis dans la même position, repus, confiants, leurs mains en écuelle, comme pour éterniser le geste de l'offrande ...

La lettre, retenue par la censure, celle qui aurait du accompagner la boîte métallique scellée n'est parvenue à Pédro que deux semaines plus tard. Elle venait des Etats-unis.
On lui annonçait l'envoi des cendres de sa grand-mère décédée en exil; celle qui l'avait élevé, nourri.
La farine de seigle !
On décida - Pédro le premier - que la cérémonie serait aussi gaie que fut sacré le repas des cendres. Les chants d'amour, rythmés par les rires, durèrent la nuit entière devant le braséro.
Jamais grand-mère ne fut tant louée par tant de fils à la fois, car jamais grand-mère ne fut, comme celle de Pédro, à ce point du destin, la mère nourricière.          

Noëlle Chatelet   

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