Ça doit faire une demi-heure qu'elle hurle. On a tout essayé. Le matelas contre la porte, les petits tampons d'ouate dans les oreilles, les boîtes à œufs empilées contre les murs. Rien n'y a fait. Les cris stridents parviennent dans la chambre et s'enfoncent dans la tête par les tympans comme autant de coups d'aiguille portés par un envoûteur cingalais. Les dépouilles des moutons déjà comptés s'empilent dans un coin du rêve, tandis que le reste du troupeau broute paisiblement à l'écart quelques unes des plus belles pages de la littérature albanaise.
Si elle continue on peut craindre l'infanticide et son cortège d'ennuis judiciaires. Même les lecteurs les plus familiers de la rubrique des faits divers seront épouvantés par celui-ci. On se raisonne. On se dit qu'à cet âge il est convenu de faire connaître son existence par ce mode d'expression. On se répète qu'en d'autres temps on a dû soi-même empoisonner la quiétude d'immeubles entiers. Pourtant la colère monte, sourde, envahissante, incontrôlable. On se souviens qu'il y a au fond d'un tiroir de la commode une dague de commando prise à l'ennemi par un ancêtre obstiné à défendre le sol national. Après tout, l'Eternel n'a-t-il pas suggéré lui-même à Abraham de trucider son enfant ? Certes, il a retenu le bras. S'il veut encore le retenir, il aura tout le loisir de le faire.
Les yeux rendus brûlants par l'absence de sommeil, les muscles tétanisés par la colère, on se lève. On ouvre d'un geste brusque le tiroir de la commode, on le fouille frénétiquement, on trouve l'arme. On s'en saisit. La main crispée sur le manche gainé de cuir on quitte la pièce.
On ouvre brutalement la porte de la petite chambre, et on s'entend hurler : "Ozone ! Ca suffit maintenant, tais-toi. Il est trois heures du matin !". Nullement terrorisée, mais ravie au contraire de cette visite inattendue, l'enfant vous sourit.  Vous n'allez pas seulement devoir changer vos plans, vous allez aussi devoir changer le bébé. Alors vous lui ôtez sa couche et, avant de lui talquer les fesses, comme ça, pour passer vos nerfs, vous lardez de coups de couteau la couche usagée.
Les écologistes diront ce qu'ils voudront, le fait est que ça détend.

caviar

"La Première Louche de Caviar" à peine servie, les plus chaleureuses réactions nous sont parvenues de vous, les filles. Une fois de plus, les garçons ont dû se moquer parce que vous lisiez à tour de rôle en jouant à la marelle. Et pourtant, quand vous avez lancé le palet sur la case : "Percer un château d'eau" ou "Mordre un pitbull" ou "Retrouver une mouche marquée au Tipp-Ex", on vous a entendu éclater de rire. Les fenêtres se sont ouvertes et, au lieu de vous faire engueuler, vous avez été surprises par les visages complices de vos mères et grands-mères qui se marraient à la lecture de "S'offrir une demeure historique" ou "Quitter la France précipitamment" ou "Gifler les enfants des autres". Vous avez bien raison. Laissez les garçons se bagarrer et les hommes boire leurs tristes gorgées de bière. Nous, on vous dédie cette "Première Louche de Caviar" en vous assurant que ce n'est pas la dernière et on vous embrasse.

Emmanuel Tronquart & Guy Zilberstein