slipkSaura-t-on jamais qui a inventé le slip Kangourou ? Comme toutes les grandes choses, il suscite encore aujourd'hui mille fantasmes et peut-être quelques légendes. On le dit venu d'Argentine, et même de la pampa, où un représentant en bonnèterie aurait remarqué que les gauchos portaient des sous-vêtements renforcés sur le devant, pour épargner à leurs bijoux de famille les offenses du pommeau de leur selle, maintes fois heurté lors des cavalcades et des rodéos. Avec une ouverture horizontale, plus accessible lorsqu'on ne descend pas de cheval. On se demande au prix de quelles concessions ce représentant en bonnèterie a pu pénétrer dans l'intimité des gauchos et observer de si près ce détail que des individus aussi machos que catholiques devaient certainement dissimuler. A moins que la pampa, lieu de solitude, désert sexuel, n'encourage à des exhibitions cavalière, le soir au coin du feu, ou sous la tente.

Comme il n'y a pas de kangourous en Argentine, ou très peu, il faut remonter plus loin pour comprendre cette affaire : le slip, d'abord, apparaît dans le catalogue de Manufrance dès les premières années du XXe siècle, il est en "laine douce", "conseillé aux athlètes". Bien des choses commencent ainsi par le sport. Auparavant, les éléments extérieurs de la virilité, mal protégés par des caleçons flottants ou restés libres dans le pantalon, vivaient une vie ballotée comme Ulysse dans ses tempêtes et l'homme dans les espaces infinis qui effrayaient Pascal. Le slip permet de stabiliser ce que la nature laissait imprudemment pendouiller : c'est donc, sans équivoque, un instrument de culture, très supérieur à l'outil pénien des primitifs, qui ne traite pas la totalité du sujet et peut, par sa rigidité emphatique, se révéler extrêmement casse-couilles.

L'Amérique du Nord, où triomphait le caleçon long, partie inférieure détachée d'une sorte de Babygro en rude lainage dans lequel s'ensachaient les pionniers, céda aux charmes du caleçon anglo-saxon, dit "boxer" en fin coton, qui impressionna durablement les jeunes filles de chez nous à la Libération, au même titre que la circoncision généralisée des troupes. Mais c'est en France, semble-t-il, à Troyes, que sous la marque Jil apparut le premier slip digne de ce nom. Il gagna l'Amérique, et ses galons, sous la marque Jockey. Laquelle, puisant dans un alphabet qui utilise beaucoup plus cette lettre que le nôtre, fit breveter en 1938 un "type Y-front" dans lequel, évidemment, le Y doit être renversé pour figurer les renforts garantissant un suave soutien. C'était le résultat, tenez-vous bin, d'une approche scientifique rigoureuse du problème, par des ingénieurs, un bureau d'études et tout.

Mais le kangourou ? Une autre marque, Munsingwear, passe pour l'avoir créé en 1944, en développant une poche large et ouverte. Pas tout à fait, diront les puristes : la vraie révélation du marsupial, c'est l'ouverture horizontale, et ça, mon bon monsieur, c'est français comme le pâté de tête et le camembert. C'est là que la pampa nous a montré la voie, en 1950. Voilà du moins ce qu'assure Éminence, placée sous la protection de Richelieu parce que le point de couture qui arrimait les pièces de ses slips s'appelait "point cardinal". Que ceux qui ont imaginé une autre explication ravalent leur humour grisâtre. Ironie du sort : alors même que le slip Kangourou aurait dû permettre un raffermissement des relations franco-américaines, il couve une polémique stérile, d'autat plus que la contre-attaque du caleçon anglo-saxon, dès la fin des années 1960, fut foudroyante et aboutit, encore aujourd'hui, à un schisme au sen d'une génération malheureusement vieillissante ...

Il y a ceux pour qui le slip, kangourou ou pas, est moche, oppressant, ringard. On ne lui pardonne pas d'avoir garni les cordes à linge à l"époque des lessiveuses, où il fallait le faire bouillir pour assurer sa blancheur. Chez les pauvres et les ouvriers, il s'en faisaient des bleus, assortis à la cotte de travail, dans cette couleur qui s'élimait de lavage en lavage, ternissait au fur et à mesure que le tissu, à côtes comme celui du "tricot de corps", se relâchait entre les jambes, et cette teinture de classe constituait l'aveu résigné d'un métier salissant : aux cols-blancs les slips blancs ...
Le regretté Reiser a beaucoup fait, dans ses dessins de "vieux cons" pour stigmatiser les débordements immondes qu'autorise le slip fatigué d'un prolétaire alcoolique. Disons-le carrément : l'abandon du slip au profit du caleçon peut se lire comme un renoncement à la lutte des classes, et caractérise beaucoup de soixante-huitards recyclés dans la publicité, la politique ou le journalisme.

Mais il y a ceux qui n'ont que sarcasmes pour les calbuts ridicules, multicolores, semés de personnages de Walt Dysney ou de cactus verts dans un pot rouge, décorés futilement selon l'humeur ou la mode, oscillant entre les soieries féminines et le coton des serviettes de table, sans rigueur ni maintien, infiniment moins sexi, dans leurs hypocrites enveloppements flottants, que le slip minimal, viril, collant comme une seconde peau ou simplement confortable et chaud quand les hivers sont rigoureux. Une chose est sûre, seuls des amateurs passionnés (homme ou femme, à chacun sa raison) se disputent aujourd'hui les véritables slips kangourous. Adios, pampa mia ! N'en déplaise aux gauchos, l'ouverture horizontale à mi-hauteur du slibard n'a jamais été vraiment jugée commode, on l'a rapidement gauchie, ou supprimée, bref, on a flingué le concept.
Ce qui prouve d'une part que l'homme n'est pas un kangourou, mais aussi que le kangourou n'a pas ses couilles dans sa poche.

Jacques Gaillard Qu'il était beau mon Meccano, édité chez Mille et une nuits.

slip"Ne ressentez-vous pas parfois le besoin de recenser, d'évoquer, de ressusciter des objets aujourd'hui disparus et qui pourtant ont existé, là, entre vos mains, sur l'étagère, dans la cuisine de votre enfance, dans le jardin ou au coin de la rue, absolument familiers, utiles, amusants et que l'on jugeait indispensable ... jusqu'au jour où on ne les a plus vus ? Pfuit ! Il y en avait inl n'y en a plus. C'est peut-être cela l'Histoire, ou sa menue monnaie, notre histoire, la mienne, la vôtre : les objets et les pratiques qui vont avec, qui ont leur fantaisie propre. On faisait ceci, on ne le fait plus. Tout est lié, les trucs et les machins, les choses et les bidules, dans le grand bazar du dernier demi-siècle, traversé à la vitesse d'un mascaret par le progrès et les innovations.
Que laisse cette vague sur la grève du souvenir ? Le berlingot Dop, le transistor, le moulin à café, la Nénette, l'anti monte-lait, la petite Calor, les images du chocolat, le slip Kangourou ... Toutes les pièces d'un Meccano intime et commun à la fois."