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Comme je vous l'ai dit, c'est un homme en partance pour Milan qui me l'a raconté. Bien habillé, très bel homme. Costume noir, after shave  ... Vous voyez le genre. Il m'a expliqué qu'il existait un pacte, un pacte tacite, les seuls qui vaillent réellement la peine. Sans complications juridiques. Sans piège d'aucune sorte. Un pacte qui ...

Avant de continuer, je veux que vous sachiez que je vous raconte ça pour vous protéger, pour que vous n'agitiez pas votre livre à tout bout de champ sans savoir quelles conséquences cela peut entraîner. Le pacte possède son propre code des signes et, justement, ce geste de s'éventer avec un livre est l'un des plus dangereux. Quelqu'un connaissant le code pourrait vous voir et penser que vous ...

Oui, j'en viens au fait. Je voulais simplement m'excuser pour ce que je vais vous dire. Vous n'avez pas l'air d'être une de ces filles qui montent sur leurs grands chevaux, mais on ne sait jamais. Alors voilà : le pacte des aéroports est un simple code pour faire l'amour dans les toilettes. Ne me regardez pas comme ça. Et ne pensez pas que j'insinue ... ou quelque chose dans ce goût-là. Je pourrais presque être votre grand-père. Non, non, je n'exagère pas ...

Si vous réfléchissez bien, c'est même logique, cette histoire de pacte. Au début, moi non plus je ne savais pas quoi penser. Puis j'ai commencé à observer et j'ai compris que c'était une de ces grandes intuitions qu'on ne perçoit que lorsqu'on vous en parle, et alors vous ne cessez de vous demander pourquoi vous n'y avez pas pensé plus tôt puisque ça se passait sous votre nez. Je suppose que tout le monde a ressenti quelque chose de semblable quand on a breveté le balai-serpillère. Une serpillère avec un manche ... et moi, toute ma vie à me bousiller le dos !
Dans un endroit comme ici, il y a beaucoup d'hommes seuls et beaucoup de femmes seules. Ils vivent à des centaines de kilomètres les uns des autres. En général, ils ne parlent pas la même langue. C'est aussi simple que ça ... Nous aimons tous le sexe, pas vous ?
Votre couple ? Dans un aéroport il n'y a plus de couple qui tienne. Sauf si votre conjoint est avec vous, là oui. Mais dans le cas contraire, non. La vie est très loin. L'espace se dilate dans un aéroport. Quand vous en franchissez les portes vous êtes déjà dans un autre monde, à des années-lumière de vos soucis, dans un endroit où personne ne vous connaît ni ne va vous juger. Où vous n'avez pas d'autre passé que celui que vous inventez ni d'autre présent que l'attente ... et l'attente peut être très longue ... J'ai une théorie selon laquelle les êtres humains agissent la plupart du temps en fonction des autres, pour répondre aux expectatives, créer de bonnes impressions, faire taire les rumeurs ... Que de choses nous désirons et réprimons par peur qu'elles se répandent !
Dans un aéroport, les personnes sont enfin libérées de leur vie quotidienne. Entourée d'inconnus, vous êtes seule. Vraiment seule, comme on l'est rarement. Il est presque impossible que votre conjoint apprenne ce que vous avez fait ou cessé de faire dans un aéroport. D'une certaine façon, c'est comme si cela n'était jamais arrivé. Les actes se mesurent à leurs conséquences. S'il n'y a aucune conséquence, l'acte est minimisé, finit par disparaître. Vous ne croyez pas ? Les responsabilités n'existent pas. L'inertie ne sert à rien ici.
Vous croyez que c'est une légende urbaine ... comme celle de l'auto-stoppeuse fantôme morte dans un virage et qui apparaît aux camionneurs. Bon, je vous ai dit qu'au début je n'y croyais pas. Mais regardez tous ces gens. Moi, ce que je prétends, c'est que plus vous y pensez, plus ça vous paraîtra évident. Et peut-être qu'un jour vous verrez quelqu'un utiliser le code ... alors, qui sait ? Vous pourriez vous laisser tenter ! Hé, hé ...

Le code, bien sûr. Je ne vous ai pas encore dit en quoi il consiste. C'est très simple. Trop simple et presque intuitif. Dans un aéroport, tout le monde a un livre : guide de voyage, roman, magazine, peu importe. S'éventer a toujours été un acte de séduction de la part d'une femme. Cachez la moitié du visage derrière l'éventail, bouger doucement la tête en regardant l'homme, pour l'inciter çà découvrir ce que vous cachez intentionnellement ... Voilà, c'est ça. Vous vous éventez avec un livre et vous fixez discrètement des yeux la personne que vous avez choisie. Si cette personne connaît le pacte, elle comprendra rapidement que vous lui dites : "J'aimerais te retrouver dans cinq minutes dans les toilettes pour hommes." Toujours dans les toilettes pour hommes ... c'est moins embarrassant, pas besoin d'expliquer pourquoi ...

Ne riez pas. Je n'invente rien. Je vous jure que je vous raconte ça comme on me l'a raconté. Vous étiez en train de vous éventer et j'ai pensé que vous étiez en droit de savoir ce qu'un esprit mal tourné pourrait supposer ...

Sa réponse ? Non, il ne vous rejoindrait pas pour bavarder avec vous. Il répondrait par un autre geste. Il vaut mieux ne pas en parler. Pas de nom, pas d'adresse. Moins on en sait sur l'autre, mieux c'est. S'il accepte votre demande, il posera son livre sur ses jambes et vous sourira. Au bout de deux minutes il se lèvera et partira. Vous savez déjà où.
Il n'y a pas de geste pour une réponse négative. Ça vous étonne ? Mais cela ne signifie pas qu'il faut toujours accepter. La logique est celle-ci : pourquoi créer une situation gênante ? Car rejeter ou être rejeté sont des situations pénibles. La personne chercherait simplement à dissimuler : elle continuerait à lire, regarderait ailleurs ... n'importe quoi susceptible de vous faire penser qu'elle ne connaît pas le code, et vous épargner ainsi la honte.

Vous souriez. Vous commencez à vous rendre compte que l'existence de ce pacte est plus probable que sa non-existence. Que regardez-vous ? Vous cherchez quelqu'un qui lit un livre ? On a l'impression que les architectes des terminaux ont pensé au pacte, avec ces vastes salles qui permettent de voir chaque recoin et d'observer les voyageurs.
Voilà que vous vous moquez de moi, jeune fille ! Vous commencez à vous éventer en regardant ce blond gominé. D'où peut-il être ? Je jurerais qu'il est allemand ... Ne riez pas, ce n'est pas drôle. Et s'il connait le pacte et y répond ? Qu'allez-vous faire ? Ne plaisantez pas avec ces choses ... en plus, regardez, il n'a pas de livre, ni de magazine, ni rien. Le plus probable est qu'il n'a jamais entendu parler du code.
Allez, cessez de rire. Oui, vous m'avez rendu un peu nerveux. Vous voyez bien que je n'ai pas menti. Je prends cette histoire rès au sérieux. Promettez-moi de ne pas répéter à tout le monde ce que je vous ai dit. Ne le racontez qu'à ceux qui peuvent comprendre.  Vous me le promettez ? Merci. Non, je ne l'ai jamais fait. Ce n'est plus de mon âge. En plus, je connais tout le monde ici. Il y a des années que je balaie cet aéroport. Pour moi, ce n'est ni les limbes ni une frontière. C'est une partie de mon quotidien.

Et maintenant, je vais continuer à balayer. J'espère que vous aimerez Istanbul. C'est une belle ville. Le chant du muezzin appelant à la prière est magique. Il vous oblige à vous arrêter, à fermer les yeux et à vous perdre dans sa cadence mélancolique, hypnotique. C'est le son le plus beau qu'un homme puisse entendre, à l'exception d'Ulysse qui a entendu les sirènes et a survécu. Vous ne connaissez pas Ulysse. Ne vous en faites pas, je ne vais pas commencer une autre histoire ... Au fait, mon nom est Salvador Fuensanta. Enchanté d'avoir fait votre connaissance. Et maintenant, vous allez m'excuser ...

Alberto Torres-Blandina,
Le Japon n'existe pas
, traduit de l'espagnol par François Gaudry, édité chez Métailé

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Merci marieln,
j'ai beaucoup aimé l'histoire de ce balayeur bavard bravant benoitement le banal de son babil bienfaisant.