sep1Aladino Garib n'était pas très sûr de son nom mais, que diable, il devait bien en avoir un ce Palestinien arrivé à Puerto Eden après avoir navigué à travers le labyrinthe des canaux qui se rejoignent dans le détroit de Magellan. Dès qu'il mit pied à terre, il tira de son ballot les caleçons de flanelle, les tricots imperméables aux vents glacés des régions australes, les chaussettes tricotées avec la plus vierge des laines de la grande île de Chiloé, les aiguilles allemandes, les fils de Tomé et les boutons multicolores. Les Kawésqars trouvèrent ces marchandises plus séduisantes que les babioles que leur offraient Croates, Anglais, Chiliens et autres individus venus d'on ne sait où pour être guidés jusqu'aux criques où les phoques femelles venaient mettre bas car les peaux si blanches des nouveaux-nés les attiraient davantage que les fruits de mer délicieux et autres trésors des canaux.
A cause de son espagnol chargé de résonances levantines, les possibles acheteurs l'appelèrent aussitôt "le Turc" et l'homme, habitué à la simplicité des gens isolés du Sud, ne tenta pas de leur expliquer que s'il déambulait au milieu de l'île en vendant des vêtements chauds, de la mercerie, des couteaux et des marmites, c'était parce que depuis l'époque de son grand-père, la diaspora portait le sceau des fuites sans fin dont la seule consolation était de maudire les Ottomans. Il avait oublié et ne se souciait plus des raisons de cette haine devenue une habitude inoffensive car le baume de l'oubli atténue toutes les passions quand les exils durent trop longtemps.

Le Turc vendit ainsi une partie de ses marchandises sans que personne lui demande son nom, il vantait les qualités de ses caleçons qui supportaient tous les lavages sans jamais rétrécir et ignoraient le déclin des parties viriles - ajoutait-il -, de ses tricots de douce flanelle dont la chaleur rendait plus doux et plus amoureux les cœurs qu'ils protégeaient des intempéries patagoniques. Il indiquait le prix des aiguilles fabriquées dans les lointaines aciéries de Solingen ou d'une douzaine de boutons due à la lenteur d'une tortue et les gens de l'île de Wellington réfléchissaient en silence, pesaient ses paroles et, finalement, mettaient la main à la poche sans penser au marchandage, cette indispensable cérémonie du commerce où, quand vient le moment de fixer le prix de ce que les mains peuvent faire, le vendeur a l'air si vertueux qu'il semble capable de renoncer à ses bénéfices et le client apparait comme un exemple d'astuce.
En moins d'une heure, la charge du Turc se trouva allégée par la vingtaine d'hommes venus sans leur femme depuis les confins les plus divers pour chercher fortune dans cette île multiforme , bordée par des canaux, le golfe de Penas et le détroit de Magellan, percée de fjords, semée de restes de forêts vieilles comme le vent et tapissée d'une mousse tellement épaisse que, d'après le conquistador Sarmiento Gamboa, "un homme peut s'y enfoncer jusqu'au cou, par conséquent, il est moins pénible de passer par la cime des arbres".

Les premiers Européens et les criollos avaient pratiquement exterminé les phoques, les renards étaient malins et défendaient farouchement leur queue, les richesses marines de ces eaux froides exigeaient un tout autre intérêt que celui de faire fortune. Les hommes qui entouraient le Turc attendaient simplement un coup de chance auquel ils avaient cessé de croire, certains remplis de la nostalgie de leurs lointaines patries estompées par le vent patagonique, d'autres résignés à leur folie de naufragés du bout du monde.
Quand les blancs se retirèrent, les Kawésqars lui offrirent un pain d'algues et, montrant les marchandises, demandèrent d'un air soucieux : làaks ? Le Turc était un vétéran des canaux, il avait commencé avec les Alacalufes et les Kalwésqars, connaissait certains mots de leur langue aux résonances rocailleuses et leur répondit : pas làaks, pas couvertures. Mais, de même qu'il est absurde de dire "eau" devant une cascade, au moment de leur refuser la chaleur en leur affirmant qu'il n'y avait pas de couvertures, les lèvres charnues et les yeux couleur de miel de la Kawésqar qui lui souriait vinrent contredire ses paroles.
Le Turc savait que les îles sont des bateaux de pierre; elles n'ont pas d'habitants mais des équipages qui arrivent, restent quelques temps et s'en vont. Il savait aussi que les hommes y perdent leur passé comme l'affirmaient les Basques de l'archipel de Chiloé et des Guaitecas, ces rescapés des naufrages de baleinières dont les armateurs avaient trouvé plus rentable d'embaucher de nouveaux marins plutôt que d'aller les rechercher. C'est ainsi que les noms d'origine comme Etxeberria ou Olivaria s'étaient tout simplement transformés en Barria par souci d'économie de langage ou par surdité volontaire.

Làaks, répéta le Kawésqar en lui montrant deux chapelets de moules fumées grosses comme le poing. Le Turc les refusa, répéta qu'il regrettait mais n'avait pas de couvertures et l'invita d'un geste à passer en revue les marchandises encore étalées sur la plage de coquillages.
Il s'installa à l'unique table de la pulperia et regarda les Kawésqars vérifier la solidité des marmites et le tranchant des couteaux. On lui apporta un pot d'eau chaude et le récipient contenant les feuilles de maté mais le Turc demanda si on pouvait lui faire bouillir l'eau et, quand le pot revint crachant ses jets de vapeur par le bec, il jeta dans un bol une poignée d'herbes aromatiques, pas mal de sucre, et but avec plaisir aux côtés des villageois qui s'approchaient pour lui demander d'où il venait, ce qu'il avait vu au cours de ses voyages, si un vapeur battant pavillon anglais traversait le détroit ou encore si la guerre en Europe était finie.
Ses réponses faisaient plaisir à tout le monde car le Turc savait qu'il n'existe pas de plus grande vérité que celle qu'on veut entendre. Un Gallois le traita de fou pour avoir laissé ses marchandises à portée des Kawésqars, un Galicien paria que les Indiens lui voleraient plus d'un objet et un Croate affirma que les Indiennes étaient plus voleuses que les hommes.

Le Turc récupéra avec une petite cuillère le sucre resté au fond de son bol, alluma sa pipe et demanda s'il pouvait leur raconter une histoire.
- Vas-y, dit le Gallois.
- Nous sommes tout oreilles, ajouta le Polonais.
- Allons, laissez-le parler, intervint le Galicien.
- Dans un endroit ni très proche ni très éloigné de la terre de mes ancêtres, commença le Turc, se trouve le mont Chenon, dressé comme une tour face à la Méditerranée. Si tu regardes à gauche, tu peux voir scintiller les coupoles d'Oran, et si tu regardes à droite, tu verras un minaret algérien pratiquement planté dans le ciel. Dans des temps reculés, quand le mal n'avait pas encore été inventé, les marchands phéniciens accostaient au pied de la montagne, descendaient à terre, étendaient des couverture et des tapis pour y disposer les biens prouvant leur qualité de commerçants, puis se retiraient aussitôt sur leurs embarcations. Là, doucement bercés par la mer bienveillante, ils voyaient les habitants du mont Chenon s'approcher, regarder, choisir, mettre à part ce qu'ils désiraient et déposer à côté ce qu'ils offraient en échange avant de retourner au sommet de leur montagne. Les Phéniciens redescendaient alors à terre et décidaient si cette amphore de miel représentait le juste prix d'un paquet d'hameçons, si la valeur de cette laine récemment cardée équivalait à une jarre d'huile ou de vin parfumé. Si l'échange était équitable, ils prenaient ce qu'on leur avait offert, s'il ne l'était pas ils reprenaient une partie de leur marchandise ou, au contraire, rajoutaient quelque chose. L'opération terminée, ils remontaient sur leurs bateaux, hissaient les voiles et repartaient à la poursuite de l'horizon. Voilà comment les Phéniciens et les Chemones ont pratiqué le commerce pendant des siècles dans un endroit ni très proche ni très éloigné de la terre de mes ancêtres, comme je vous l'ai déjà dit.
- Mais ça ne se passe plus comme ça, dit le Galicien, et le Gallois voulu savoir pourquoi.
- Parce que quelqu'un a laissé entendre aux Phéniciens que les Chenones les volaient, répondit le Turc.
Il laissa quelques pièces de monnaie sur le comptoir pour l'eau bouillie et le sucre et retourna sur la plage conclure ses affaires avec les Kawésqars.

Cette nuit-là, le Turc planta sa tente à l'orée d'un bois de coigües et d'araucarias. L'air sentait le bois et la mer. Tout en fumant sa pipe, il fit l'inventaire de ses biens, se dit que la journée n'avait pas été mauvaise et se glissa sous sa grosse couverture espagnole, disposé à dormir en paix.
Il s'apprêtait à souffler sa lampe de cuivre quand la femme kawésqar fit irruption dans sa tente.
- Làaks ! dit-elle en guise de salut en montrant l'épaisse et sombre couverture qui le couvrait.
- Non, làaks pas à vendre, répondit le Turc.
La Kawésqar le regarda dans les yeux, sourit en voyant s'y refléter deux fois la petite flamme de la lampe et, d'un geste énergique, se débarrassa de la tunique de peau qui couvrait son corps svelte de navigatrice et de chasseuse. C'était une femme kawésqar, la cause du feu qui consume les hommes.
Le Turc contempla le corps élancé, les muscles fermes, les hanches portées par la plus solide des mâtures, le ventre plat et les seins destinés à allaiter les meilleurs fils de la mer.
Pendant des heures de halètements, d'assauts et de déroutes il l'aima. Sur son corps, il se sentait à bord du plus fiable des navires et elle, à cheval sur son ventre, était la plus gracile des amazones.
A l'aube le Turc lui dit, la main sur la poitrine, qu'il s'appelait Aladino.
- Dis mon nom, dis Aladino, lui demanda-t-il, mais la Kawésqar lui répondit par des mots dont les sons étaient aussi durs que les récifs de l'île Wellington.
- Làaks ? demanda la femme en serrant la couverture dans ses bras.
Il caressa la noire chevelure qui descendait jusqu'aux fesses de la femme et se confondait avec la couleur de la couverture.
- Oui, elle est à toi.
La femme l'interrogea en pointant un doigt sur ses seins.
- Oui, làaks d'Aladino maintenant làaks à toi, quel que soit ton nom.
La Kawésqar, à genoux, palpait la couverture, la caressait de la joue et souriait de bonheur. La faible flamme de la lampe baignait son corps de miel. Le Turc la vit se lever, enfiler sa tunique de peau de guanaco, rouler la couverture et, finalement, poser les yeux sur sa lampe.
- Elle est à toi, elle aussi, c'est normal. Ca s'appelle une lampe et ça marche comme ça : là tu mets de la graisse ou de l'huile, tu passes la mèche dans le bec et tu l'allumes. Tiens, elle est à toi.
- La lampe d'Aladino, murmura la femme en la prenant comme le plus délicat des objets.
- Oui, c'est la lampe d'Aladino, lui assura le Turc, et il sortit de la tente pour se remplir les poumons du parfum des bois et des mers australes.

sep3

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Aladino Garib dit le Turc, petit commerçant palestinien, débarque à Puerto Eden, au plus profond du détroit de Magellan, et c'est de sa lampe que surgissent comme par magie des contes magistraux, de merveilleux romans miniatures et des histoires comme Luis Sepùlveda en a le secret.
On y rencontre des personnages inoubliables dans leur dignité et leur humanité. On y retrouve, entre autres, un dentiste et son ami, vieux chasseur de jaguars et amateur de romans d'amour, une dame grecque d'Alexandrie, un marin de Hambourg amoureux, un fabricant de miroirs dans un hôtel lentement dévoré par la forêt amazonienne, aux confins de l'Equateur et de la Colombie, avant de partir pour une Patagonie que les fantômes de Butch Cassidy et Sundance Kid hantent encore grâce à un chien bien dressé et un astucieux découvreur de trésor.