30 novembre 2007
Le dictionnaire du diable
Injustement moins populaire que Mark Twain, son compatriote et confrère en humour, Ambrose Bierce est né en 1842 dans une masure de l'Ohio, au sein d'une famille misérable de pionniers puritains qui erraient de ferme en ferme en prêchant la bonne parole. Il était le dixième enfant au milieu d'une progéniture qui en compta treize et reçut comme tous les autres un prénom commençant par la lettre A.
Il participa à la guerre de Sécession dans les rangs de l'armée nordiste, sous les ordres du général Sherman. Cette baderne envoya un jour à la mort 25 000 soldats de l'Union en donnant l'ordre d'attaquer face à la mitraille sudiste. Ambrose s'en sortit avec une blessure à la tête. Démobilisé avec le grade de capitaine, il se retrouva à vingt-trois ans sur le pavé. Sa vie familiale ne fut qu'une suite de deuils, de ratages et de déceptions.
Il réussit, peut-être à cause de cela, à devenir l'un des éditorialistes les plus célèbres, les plus féroces, et les mieux payés, de la presse de William R. Hearst (le modèle du fameux Citizen Cane).
Le dictionnaire du diable, dont l'élaboration dura de façon intermittente pendant vingt-cinq ans, est son oeuvre maîtresse. Il comprend exactement 998 définitions. Chacune d'elles est parfaitement représentative de la philosophie désabusée, mais lucide, d'Ambrose Bierce. Tant de pessimisme et de noirceur choquèrent les Américains de l'époque qui ne se reconnurent pas dans le miroir qu'on leur tendait. En 1910, l'atmosphère était à l'optimisme béat, ce qui ne correspondait guère à l'humour grinçant dont je vais vous donner un petit échantillon.
Air :
Substance nutritive généreusement fournie par la Providence pour engraisser les pauvres.
Ambidextre :
Capable de prendre avec un égal talent dans une poche de droite comme dans une poche de gauche.
Ambition :
Irrésistible envie de se voir traîné dans la boue par ses ennemis de son vivant, et ridiculisé par ses amis après son trépas.
Amiral :
Partie d'un vaisseau de guerre qui est à la parole ce que la figure de proue est à la réflexion.
Antipathie :
Sentiment inspiré par l'ami d'un ami.
Audace :
L'une des plus évidentes qualités d'un homme en sécurité.
Bonheur :
Agréable sensation qui naît de la contemplation de la misère d'autrui.
Chat :
Animal doux et indestructible fourni par la nature pour recevoir des coups de pieds quand quelque chose ne va pas dans le cercle familial.
Conseil :
Petite monnaie d'usage courant.
Egoïste :
Dénué de respect pour l'égoïsme des autres.
Epitaphe :
Inscription sur une tombe démontrant que les vertus acquises par le trépas ont un effet rétroactif.
Fiancée :
Jeune personne qui a une belle perspective de bonheur derrière elle.
Frontières :
En géographie, ligne imaginaire entre deux nations, séparant les droits imaginaires de l'une des droits imaginaires de l'autre.
Longévité :
Prolongation inconfortable de la peur de la mort.
Philosophie :
Route comportant de nombreuses voies et qui s'étend de nulle part à rien.
Raseur :
Personne qui vous parle quand vous souhaiteriez qu'elle écoute.
Vocifération :
Mode d'expression d'un adversaire.
Source : Pour tout l'or des mots de Claude Gagnière
28 novembre 2007
Cocktail
Inspiré d'un fait divers célèbre, la macabre recette du cocktail "Petit Grégory" est détaillée par Ben le tueur, le héros du film de Remy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde C'est arrivé près de chez vous (1992) :
"une larme de gin, une rivière de tonic, "la petite victime" : une petite olive attachée par un petit bout de ficelle à un petit morceau de sucre"
Chaque buveur immerge en même temps son "petit Grégory" dans le gin-tonic; le premier dont l'olive remonte à la surface paie la tournée.
Source : Les miscellanées culinaires de Mr. Schott
26 novembre 2007
Allumer le feu
Harcelée par un cadre supérieur, une bicyclette perd les pédales et s’immole place Lance Armstrong
De mes contributeurs habituels :
Arrêté à la frontière, ce vélo soupçonné de dopage, s'est fait griller à l'insu de son plein gré.
(chani)
N'achetez pas de vélos fabriqués en Chine : ils gonflent les pneus avec des gaz à effet de serre et voilà ce qui risque d'arriver !
(cqfd)
Le vélib, c'est vraiment de la merde
ou
La vérité éclate enfin : Jeanne d'Arc était un vélo
(rainai)
Les moyens de lutte des pompiers deviennent de plus en plus dérisoires.
(Gastonlebrave)
La prévention routière vous rappelle qu'il est interdit de péter en vélo, surtout si vous avez le feu au cul.
ou
On a retrouvé le mollah Omar, il brûle en enfer.
(Pascal)
En banlieue il ne reste plus que des vélos à brûler, tout fout le camp !
(nad)
Panique chez les coureurs cyclistes. Richard Virenque
essaie de détruire la preuve qu'il faisait du vélo à l'insu de son
plein gré.
(Le Fantasio)
L'abbé Kahn voit les flammes de l'enfer dans ses pires cauchemars
(Lamaliote)
En brûlant des voitures on s'attaquait aux bourgeois, certes, mais nous avions oublié les bourgeois bohème.
(Dave)
Crash-test réussi pour le vélib', bientôt disponible dans les quartiers populaires.
(marieln)
24 novembre 2007
Etranges étrangers
Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
hommes des pays loin
cobayes des colonies
Doux petits musiciens
soleils adolescents de la porte d’Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d’Aubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manœuvres désœuvrés
Polacks du Marais du Temple des Rosiers
Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
pêcheurs des Baléares ou bien du Finisterre
rescapés de Franco
et déportés de France et de Navarre
pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
la liberté des autres
Esclaves noirs de Fréjus
tiraillés et parqués
au bord d’une petite mer
où peu vous vous baignez
Esclaves noirs de Fréjus
qui évoquez chaque soir
dans les locaux disciplinaires
avec une vieille boîte à cigares
et quelques bouts de fil de fer
tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts
et ne venez dans la capitale
que pour fêter au pas cadencé
la prise de la Bastille le quatorze juillet
Enfants du Sénégal
dépatriés expatriés et naturalisés
Enfants indochinois
jongleurs aux innocents couteaux
qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
de jolis dragons d’or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
qui dormez aujourd’hui de retour au pays
le visage dans la terre
et des bombes incendiaires labourant vos rizières
On vous a renvoyé
la monnaie de vos papiers dorés
on vous a retourné
vos petits couteaux dans le dos
Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez.
Jacques PRÉVERT Grand bal du printemps
(La Guilde du Livre,1951 ; Éditions Gallimard,1976 )
prélevé chez frisaplat
On imagine les têtes penchées de Nicolas avec ses grandes oreilles et de Brice avec son crâne roux en cours de désertification, ânonnant ce beau texte avec des larmes dans les yeux.
Oui, je sais, mais il faut avoir l'imagination féconde.
23 novembre 2007
Evidence
17h10 sur France-inter, l'émission reçoit Jean-Pierre Marielle.
La journaliste :
- Mais que faut-il faire pour "durer" au théatre ?
La réponse de Jean-Pierre Marielle :
- Ne pas mourir trop jeune.
22 novembre 2007
Promo !
20 novembre 2007
Camping

L'harmonie rouge des tentes Ketchua de chez Décathlon rompue par l'installation de quelques squatteurs; décidément, même chez les pue-la-sueur le bon goût disparaît.
De mes invités habituels, issus du Fol Univers de Gaston Lebrave, je vous le rappelle :
Traversée du canal Saint-Martin en sac plastique : le concurrent qui a fait un faux départ est rappelé à l'ordre par les officiels.
(Cqfd)
Scandale : Rocco Siffredi a la bite pleine de pustules ... on distingue même trois morpions.
(Pascal)
On remarque bien là le dilettantisme du pauvre moyen, même pas capable d'aligner sa tente.
(Rainai)
l'Hôtel du Nord propose une formule camping, la toile, ça le connait.
(Chani)
De quelques nouveaux, issus de La Colonie (un autre site de forums que je vous recommande)
Les derniers vacanciers ne vont pas tarder à revenir; une dernière baignade, un dernier apéro entre potes et il faut songer à rentrer afin de travailler plus pour gagner plus.
Une bien belle image qui fait chaud au coeur.
(Le Fantasio)
Concours de pêche : les participants sont restés dans leur tente; Marie-Christine Boutin avait pourtant promis de remettre les prix aux gagnants.
(marieln)
16 novembre 2007
17 novembre 1949
C'était un jeudi.
Ca se passait à Bühl, dans la province du Bade en Allemagne de l'Ouest.
Il y avait un hôpital militaire réservé aux forces françaises en occupation dans la région.
Et dans cet hôpital, une prénommée Alice (mais qui n'aimait pas ce prénom, elle se fera appeler Licette par la famille et les amis et Claude par le reste du monde) donna naissance à l'auteur de ce blog.
Le même jour, quelle coïncidence, paraissaient également :
14 novembre 2007
Destinées et ménages
On ne se rend pas compte, mais le métier de politique ou de journaliste pipolisé n'est pas une sinécure. En plus d'amuser le pékin au 20 heures télévisé il faut assurer quelques "ménages" pour pouvoir emmener maman aux sports d'hiver ou expédier les mômes à la dernière sortie organisée par un des rejetons sarkoziens. La vie du pingouin télévisuel ou sénatorial n'est pas toujours de tout repos.
La preuve m'en a été apportée dans mon canard d'entreprise. En page 7, j'ai appris que ma boîte avait obtenu un prix (le prix de la gestion du changement !?!) distribué par une entreprise fournissant des périphériques multifonctions. Je n'ai pas bien compris pour quelle raison nous avions obtenu ce prix, est-ce que cela vient d'un contrat important que nous avons signé avec cette société ? est-ce qu'à l'occasion de cet achat nous avons particulièrement assuré en matière de gestion du changement ? Ce n'est pas dit dans l'article. Par contre, et j'en reviens à mon premier paragraphe, quelle qu'en soit la cause il n'en demeure pas moins vrai que ce prix nous a été attribué par un jury constitué de chefs d'entreprises et d'élus de la République présidé par ... sonnez trompettes résonnez hautbois ... Christine Ockrent et Guillaume Durand. Ca vous épate, hein !
Que des personnages de cette importance aille prendre le temps de présider un jury composé de chefs d'entreprises et d'élus de la République (au fait, est-ce bien pour ça qu'ils ont été élus ?) pour le compte d'un vendeur de bécanes et de consommables qui vient de réaliser une bonne affaire, est-ce que ce n'est pas ça qu'on appelle "faire des ménages" pour ce genre de population.
Ce qui sort de l'ordinaire également c'est que ce prix nous a été remis par Jean-Pierre Raffarin.
Comment, vous ne vous rappelez plus de lui ?
C'est un ancien premier ministre, celui d'avant Galouzeau, du temps de l'ancien président, celui d'avant le petit teigneux.
Eh oui, c'est ça la destinée, il y a quelques temps on était le personnage le plus important du gouvernement, on pensait laisser son nom à la postérité grâce au tour de passe-passe qui avait permis de piquer un jour de congé à une population dont une partie a cru que c'était au bénéfice des rescapés de la canicule, et on se retrouve remettant un gadget d'or devant un parterre de notables énamourés. Si il n'y prend garde, le gars Jean-Pierre, il va se retrouver dans l'arrière salle de la mairie de Mézitout (dans l'Oigne) en train de remettre le saucisson de 3 kilos au vainqueur du loto bimensuel organisé par cette charmante petite commune.
(crédit photo : René Maltête)
11 novembre 2007
La jambe
Par un beau soir glacial de février, la vachère Krotova, sous l'empire
de la boisson, se disputa avec son mari, s'empara d'une hache pour
fendre les bûches et lui coupa une jambe. Le coup fut si puissant que
l'os fut sectionné net, et que le médecin des urgences eut seulement à
finir de détacher la peau qui restait. On emmena le mari à l'hôpital,
on conduisit la femme au poste, et tous se préparaient à quitter les
lieux quand soudain quelqu'un demanda:
- Et la jambe, qu'est-ce qu'on en fait ?
Tous regardèrent le membre ensanglanté, puis le capitaine de la milice.
- On va l'emporter, dit celui-ci. Mettez-là d'abord dans un sac.
Quand
les hommes furent montés dans la voiture, ils réfléchirent une minute à
ce qu'il convenait de faire, puis ils décidèrent d'emporter la jambe à
l'hôpital. Mais là, on leur dit qu'on n'en avait pas besoin, et que la
place était plutôt à la morgue.
L'employé de la morgue jeta un coup d'oeil à l'intérieur du sac et approuva en secouant la tête.
- Bon ! Et le cadavre, où il est ?
- Le problème, dit le capitaine, c'est que le cadavre est resté vivant.
-
Alors, excusez, mais sans cadavre on ne peut pas prendre ça, répliqua
l'employé sur un ton offensé, et il leur claqua la porte au nez.
Déçu, le capitaine revint s'asseoir dans la voiture avec son sac, et il interrogea ses coéquipiers du regard.
-
Je ne sais pas, mais à mon avis on devrait la jeter dans la forêt,
proposa celui qui conduisait. Les loups vont la manger et on n'en
parlera plus !
Aussitôt dit, aussitôt fait. Les miliciens choisirent un vieux chemin forestier et ils s'enfoncèrent sous les arbres.
- Plus loin, plus loin, ordonnait le capitaine.
Lorsque
la neige trop épaisse empêcha la voiture d'avancer, ils descendirent et
continuèrent à pied sur une bonne distance. Le sac fut vidé dans une
congère, sous un sapin, et on recouvrit la jambe avec des branches.
- Et souvenez-vous : pas un mot à qui que ce soit, recommanda le capitaine.
Deux mois plus tard, dans le district voisin, le scandale éclata, prenant aussitôt des proportions énormes. La presse reprochait à la milice locale de rester inactive, alors que dans la forêt alentour gisaient ça et là des morceaux humains. La mère Katia, qui en ramassant du petit bois dans la forêt avait fait l'horrible découverte, était le principal vecteur d'une rumeur selon laquelle on avait affaire non pas à un unique Jacques l'Eventreur, mais à une secte avec toute une bande d'adeptes. De Moscou furent dépêchés deux avions militaires avec une unité des forces spéciales; en deux jours les habitants de la région remplacèrent toutes leurs portes en bois par des portes en fer, et épuisèrent le stock de carabines du magasin d'articles de chasse.
Le capitaine et ses subordonnés avaient compris que, lors de cette fameuse nuit, ils s'étaient aventurés au-delà des limites administratives de leur district; néanmoins, ils décidèrent de garder le silence sur la question. A l'image des centaines d'autres miliciens de la région, ils obéirent aux directives de la hiérarchie et ils se mirent à passer les broussailles au peigne fin et à interroger les témoins.
On ne captura pas les éventreurs; mais on récupéra six armes à feu non déclarées, deux voitures volées, un parachute datant de la Deuxième Guerre Mondiale, ainsi que seize alambics clandestins. Quant aux assassins, des informations dignes de foi indiquaient qu'ils avaient quitté la Russie pour aller sévir en Biélorussie.
Fort heureusement, dans la section que dirigeait le capitaine, personne ne fut dégradé ou exclu de la milice, au contraire de ce qui se produisit dans la section du district voisin, où les sanctions furent nombreuses. Le capitaine et ses collègues avaient eu le courage de ne pas dire un mot. Et ils se taisent encore aujourd'hui, remarquez bien.
Toutes les nouvelles de ce recueil sont de la même richesse que celle que je vous ai transcrite. Ce livre est un régal. Si vous l'achetez ou si vous l'avez chez vous, c'est un des meilleurs remèdes contre les moments de blues qu'il nous arrive de traverser parfois.
Alexandre Ikonnikov est né en 1974 à Urshum, près de Kirov, au bord de la Viatka. C'est un germaniste de formation qui renonce rapidement à ses activités d'interprète et de journaliste pour se consacrer à l'écriture. Dernières nouvelles du bourbier, aux éditions de l'Olivier (Le Seuil) a été traduit du russe par Antoine Volodine et de l'allemand par Dominique Petit. Il s'agit de petites scènes mêlant le comique et le tragique et en préambule, l'auteur a écrit cette phrase : "En fait, la prétendue âme russe se réduit à quatre composantes : la croix russe, la langue, la vodka et le bonheur dans la souffrance".
Si Le Fantasio passe par là, je suis persuadé qu'il sera accroché par cette nouvelle et que, s'il ne l'a déjà fait (j'ai pas trouvé), il nous écrira un petit billet sur cet auteur.







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