Par un beau soir glacial de février, la vachère Krotova, sous l'empire de la boisson, se disputa avec son mari, s'empara d'une hache pour fendre les bûches et lui coupa une jambe. Le coup fut si puissant que l'os fut sectionné net, et que le médecin des urgences eut seulement à finir de détacher la peau qui restait. On emmena le mari à l'hôpital, on conduisit la femme au poste, et tous se préparaient à quitter les lieux quand soudain quelqu'un demanda:
- Et la jambe, qu'est-ce qu'on en fait ?

Tous regardèrent le membre ensanglanté, puis le capitaine de la milice.
- On va l'emporter, dit celui-ci. Mettez-là d'abord dans un sac.
Quand les hommes furent montés dans la voiture, ils réfléchirent une minute à ce qu'il convenait de faire, puis ils décidèrent d'emporter la jambe à l'hôpital. Mais là, on leur dit qu'on n'en avait pas besoin, et que la place était plutôt à la morgue.

L'employé de la morgue jeta un coup d'oeil à l'intérieur du sac et approuva en secouant la tête.
- Bon ! Et le cadavre, où il est ?
- Le problème, dit le capitaine, c'est que le cadavre est resté vivant.
- Alors, excusez, mais sans cadavre on ne peut pas prendre ça, répliqua l'employé sur un ton offensé, et il leur claqua la porte au nez.
Déçu, le capitaine revint s'asseoir dans la voiture avec son sac, et il interrogea ses coéquipiers du regard.
- Je ne sais pas, mais à mon avis on devrait la jeter dans la forêt, proposa celui qui conduisait. Les loups vont la manger et on n'en parlera plus !

Aussitôt dit, aussitôt fait. Les miliciens choisirent un vieux chemin forestier et ils s'enfoncèrent sous les arbres.
- Plus loin, plus loin, ordonnait le capitaine.
Lorsque la neige trop épaisse empêcha la voiture d'avancer, ils descendirent et continuèrent à pied sur une bonne distance. Le sac fut vidé dans une congère, sous un sapin, et on recouvrit la jambe avec des branches.
- Et souvenez-vous : pas un mot à qui que ce soit, recommanda le capitaine.

Deux mois plus tard, dans le district voisin, le scandale éclata, prenant aussitôt des proportions énormes. La presse reprochait à la milice locale de rester inactive, alors que dans la forêt alentour gisaient ça et là des morceaux humains. La mère Katia, qui en ramassant du petit bois dans la forêt avait fait l'horrible découverte, était le principal vecteur d'une rumeur selon laquelle on avait affaire non pas à un unique Jacques l'Eventreur, mais à une secte avec toute une bande d'adeptes. De Moscou furent dépêchés deux avions militaires avec une unité des forces spéciales; en deux jours les habitants de la région remplacèrent toutes leurs portes en bois par des portes en fer, et épuisèrent le stock de carabines du magasin d'articles de chasse.

Le capitaine et ses subordonnés avaient compris que, lors de cette fameuse nuit, ils s'étaient aventurés au-delà des limites administratives de leur district; néanmoins, ils décidèrent de garder le silence sur la question. A l'image des centaines d'autres miliciens de la région, ils obéirent aux directives de la hiérarchie et ils se mirent à passer les broussailles au peigne fin et à interroger les témoins.

On ne captura pas les éventreurs; mais on récupéra six armes à feu non déclarées, deux voitures volées, un parachute datant de la Deuxième Guerre Mondiale, ainsi que seize alambics clandestins. Quant aux assassins, des informations dignes de foi indiquaient qu'ils avaient quitté la Russie pour aller sévir en Biélorussie.

Fort heureusement, dans la section que dirigeait le capitaine, personne ne fut dégradé ou exclu de la milice, au contraire de ce qui se produisit dans la section du district voisin, où les sanctions furent nombreuses. Le capitaine et ses collègues avaient eu le courage de ne pas dire un mot. Et ils se taisent encore aujourd'hui, remarquez bien.

bourbier

Toutes les nouvelles de ce recueil sont de la même richesse que celle que je vous ai transcrite. Ce livre est un régal. Si vous l'achetez ou si vous l'avez chez vous, c'est un des meilleurs remèdes contre les moments de blues qu'il nous arrive de traverser parfois.

Alexandre Ikonnikov est né en 1974 à Urshum, près de Kirov, au bord de la Viatka. C'est un germaniste de formation qui renonce rapidement à ses activités d'interprète et de journaliste pour se consacrer à l'écriture. Dernières nouvelles du bourbier, aux éditions de l'Olivier (Le Seuil) a été traduit du russe par Antoine Volodine et de l'allemand par Dominique Petit. Il s'agit de petites scènes mêlant le comique et le tragique et en préambule, l'auteur a écrit cette phrase : "En fait, la prétendue âme russe se réduit à quatre composantes : la croix russe, la langue, la vodka et le bonheur dans la souffrance".


Si Le Fantasio passe par là, je suis persuadé qu'il sera accroché par cette nouvelle et que, s'il ne l'a déjà fait (j'ai pas trouvé), il nous écrira un petit billet sur cet auteur.