A l'age de 10 ans, mon fils Romain traversa une intense période d'irradiation religieuse. Mon épouse et moi, adeptes de l'autodétermination, n'avions pas fait baptiser nos enfants tout en nous promettant de ne pas nous opposer à leur décision d'embrasser plus tard, s'ils le souhaitaient, telle ou telle religion. Le cher petit devint un assidu du catéchisme et manifesta le vif désir d'être baptisé puis d'enchaîner avec la communion. Durant cette période je ne ménageai pas l'ado, aidé en cela par mon fils ainé - un adulte - . Le gamin dut supporter des questions du genre "Mais ce fameux Jésus, il joue dans quel groupe, au fait ?" ou alors "Un type aussi croyant que toi devrait partager son dessert, ta religion c'est de la frime."

Romain opposait à nos sarcasmes un leitmotiv imparable : " Moi, je suis religieux, vous n'avez pas à vous moquer de mes croyances."

Enfin bref, nous sacrifiâmes aux deux fêtes catholiques imposées et je dus m'exhiber dans l'église Saint-Merri, psalmodiant des mots sans suite en lieu et place des paroles sacrées. Le repas de communion nous permit de reprendre contact avec notre famille lyonnaise et tout rentra dans l'ordre peu après: les velléités confessionnelles du garçon furent supplantées par une passion soudaine pour le tennis.
Néanmoins, afin de ne pas perdre la main, le cher ange poursuivit ses errances scolaires dans un collège privé.

Agé de quatorze ans, il vient de rentrer ce soir à la maison. Après avoir balancé lourdement son cartable et bu un demi-litre de coca, il se tourne vers nous, accaparés par la lecture d'un quotidien.
- Vous allez pas me croire. J'avais mon pull Ralph Lauren, mon jean 501 et mes baskets Fila, et ce vieux con d'aumônier me regarde, l'air dégoûté, et me traite de négligé. Moi, négligé. Lui, il se trimballe toute l'année dans un costume grix tout râpé et il me donne des leçons d'élégance. P utain, j'avais les boules. Du coup, sa messe de neuf heures demain matin, il se la carre dans le cul !
Mon épouse va pour protester, mais son regard croise le mien et elle freine des quatre fers. Demain nous sommes samedi, et sans la messe, nous récupérons une grasse matinée imprévue.
C'est le genre de satisfaction dont on ne sait trop s'il faut en remercier dieu ou simplement la coquetterie adolescente.

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Il s'appelle Marc Villard.

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Voilà ce qu'en dit Gianni Ségalotti, dans L'Oeil électrique, vous y trouverez également une interview très intéressante notamment sur la manière d'écrire, la musique et les centres d'intérêts de Marc Villard.

Marc Villard se consacre au roman noir depuis le début des années 80. Il appartient à la vague du néo-polar qui a porté au sommet des auteurs tels que Daenninckx ou Jonquet. Une tendance littéraire virulente, viscéralement contestataire, impulsée dès les années 70 par Jean-Patrick Manchette qui se chargera, le premier, de politiser le roman noir et d'en creuser les aspects sociaux.
Villard privilégie le récit court. A ce jour, il a publié une vingtaine de romans brefs, de novellas ou de recueils de nouvelles ; mention spéciale pour la magnifique trilogie noire que forment La Porte de derrière, Rouge est ma couleur et coeur sombre. Ses fictions - denses, rythmées, pessimistes - se caractérisent par une extrême sécheresse du style et une rapidité d'écriture proche du roman noir américain. Chez ses héros - construits sur la figure récurrente du perdant ou du réprouvé - toute psychologie est évacuée au profit d'une approche comportementale : les personnages n'existent que par les actes qu'ils posent ou par les phrases qu'ils prononcent. Pour camper le décor de ses intrigues, Villard choisit exclusivement le contexte violent et défavorisé des grandes villes et des banlieues. Avec quelques quartiers de prédilection : Barbès, Pigalle, La Courneuve.
Enfin, avec Villard, on découvre un styliste hors pair, une écriture en apnée, sans temps mort, à la fois cynique et humaniste, située au confluent de plusieurs disciplines : cinéma, rock, jazz, photographie.

Fin de citation.

Parallèlement à ses romans policiers Marc Villard publie également des petits recueils de nouvelles ayant pour base sa vie, la vie familiale, le boulot, les souvenirs qui s'accrochent, les petites lâchetés et les petits moments de courage. On ne sait pas si c'est vrai, si c'est issu de l'imaginaire, mais en tout cas, moi, ça m'a beaucoup plu. Tenez, pour le plaisir, je vous mets le quatrième de couverture du livre d'où j'ai tiré le récit ci-dessus.

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L'été dernier, à Eyragues, lassé du soleil, de la piscine, de la tapenade, des saucisses au feu de bois et du pastis obligatoire, je me suis décidé de mettre un terme à ma vie. Par noyade. A minuit, je suis descendu dans la salle de bain en étouffant mes pas. J'ai fermé la bonde du lavabo et j'ai laissé l'eau couler sur ma nuque, le nez dans la vasque. Comme je commençais à manquer d'air, Christine s'est pointée à la porte pour me lancer : - Tu te laves les cheveux à minuit ! Ca s'arrange vraiment pas.

Prometteur, non ?