Il y a quelques temps Marie-Hélène, la grande prêtresse de la céramique moisséenne nous a proposé une visite du Louvre sur les traces de Bernard Palissy et de la poterie au Moyen-Âge.
Personnellement, Bernard Palissy, j'en avais entendu parler à l'école à travers l'anecdote selon laquelle, sans grands moyens financiers, ce savant français, potier, écrivain, céramiste, avait mis son propre mobilier au feu pour poursuivre ses expériences; déjà, à cette époque, la recherche manquait donc de crédit !
De plus, malgré plus de six lustres de vagabondages à Paris et dans ses banlieues, je n'avais jamais mis les pieds au Louvre.

 

Nous voici donc, un beau samedi matin, alors que la fraîcheur de l'aube a déjà disparu depuis belle lurette, sur le quai du RER ligne D en partance pour la capitale. La compagnie, sympathique, est composée, outre de Marie-Hélène qui connaît le Louvre comme sa poche, de Jacqueline, Béatrice, Alissia, Géraldine, Martine et deux fringants quinquas, Gérard et moi. Le voyage est sans histoire, ou plutôt traverse l'histoire puisque dans ce wagon qui doit résonner habituellement des derniers résultats des matchs de foot, du dernier vainqueur de l'école des stars, de la dernière bêtise de Douste-Blazy ou des dernières vilenies de Sarkozy, Géraldine nous offre un petit cours en nous narrant comment Louis XIV et son copain Colbert, lassés du quasi monopole de l'Italie en matière d'art, bâtissent le premier programme culturel français, à l'époque, tourné quasiment, en matière d'arts, de lettres et de sciences vers la glorification de la monarchie en la personne du roi. Géraldine, c'est la seule personne que je connaisse capable de disserter une demi-heure sur le bleu de Sèvres sans pour autant vous fracturer les métatarses.

 

Arrivés à Paris nous émergeons à l'air libre à la station "Pyramides". Sur le chemin du Louvre, cette entrée de métro bizarre attire l'oeil :

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Elle a été réalisée, à l'occasion du centième anniversaire du métropolitain parisien, avec des bulles de verre soufflées à Murano.

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Une petite visite aux colonnes de Buren en passant :

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celles qui sont situées sur des grilles varient de hauteur grâce à un système hydraulique.

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Et voici l'entrée dans la cour du caroussel :

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avec, après un passage sous l'ombre fraîche du sas qui nous mène aux jardins, la vision assez épatante de cette pyramide en verre de l'architecte sino-américain Ieoh Ming Pei.

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De l'intérieur, ça reste impressionnant.

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Lors des travaux du nouveau Louvre, en 1983, des vestiges archéologiques ont été mis à jour et, avant de commencer notre visite, nous allons y faire un tour.

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A ce moment, j'ai laché le groupe pour aller faire un tour chez les Grecs, en tout bien tout honneur, évidemment.

 

Un petit bonjour à Héraclès :

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Une pensée émue pour Marsyas, un satyre phrygien qui récupéra une flûte à deux tuyaux fabriquée par Athèna pour Méduse. Il deviendra si habile qu'il défiera Apollon lors d'un concours dont le prix consistait à infliger au vaincu la sanction choisie par le vainqueur. Les Muses, désignées comme arbitres, ne pourront pas départager les concurrents. Apollon qui pouvait jouer de la lyre à l'envers demanda à Marsyas d'en faire autant. Ce dernier reconnaîtra sa défaite. Apollon l'écorchera vivant et le suspendra à un pin.

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Vision plus sympathique, Artemis appelée également Diane de Versailles.

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Et pour en finir , un petit pas de danse avec un satyre du groupe dit "L'invitation à la danse".

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Je retrouve mes compagnons pour rejoindre la conférencière "offerte" par la ville de Moissy. Elle s'appelle France Richemond et elle est bien connue de Google.

 

Nous commençons par une petite visite du début de l'exposition du moment : "de Cordoue à Samarcande", pretexte à l'explication de l'utilisation de la faïence par les musulmans.
La faïence est une argile façonnée puis plongée dans un bain d'émail à base d'étain, appelé émail stannifère. Ce revêtement assure aux objets une meilleure imperméabilité. Par ailleurs, l'étain, en cuisant, donne à l'émail une couleur blanche sur laquelle les artistes peuvent réaliser des décors variés. L'émail stannifère opaque fut découvert en Mésopotamie vers le IXème siècle après J-C. Via l'Afrique du Nord, cette technique a été véhiculée par les musulmans jusqu'en Espagne où l'on produisit des faïences dès les XIème et XIIème siècles.
L'influence italienne, trés importante tout au long du XVIème siècle par le biais des échanges artistiques (et commerciaux) permit de répandre la technique à travers toute l'Europe.
les photos étaient interdites et vous ne verrez donc pas ici le merveilleux objet devant lequel France Richemond nous a donné ces explications.

 

Sur le chemin, nous faisons un petit arrêt devant des émaux sur métal du Moyen-Âge. L'artiste s'appelle Léonard Limosin et ces panneaux émaillés datent de l'époque d'Henri II.

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France nous apprend à cette occasion l'origine du mot "grotesque" qui vient de "grotte" et qui définissait à l'époque des peintures murales largement inspirées des fresques et des reliefs antiques auquel s'ajoutaient parfois des animaux et créatures fantastiques de l'antiquité. Ce n'est qu'un siècle plus tard que ce mot prendra son sens péjoratif.

 

Pas trés loin est exposée une marche d'autel de la chapelle de la Bâtie d'Urfele, réalisée par Masseot Abasquene.

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L'état de conservation est assez remarquable, la technique utilisée pour la réalisation donnant des couleurs très fragiles.

 

La céramique, qui est travaillée au début avec les techniques de l'orfèvrerie, est aussi appelée porcelaine des Valois.

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Sur une base de kaolin, on trace par estampage des creux que l'on remplit de kaolin teinté. Cette méthode donne des pièces fragiles.
Un morceau d'outil d'estampage :

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A la Renaissance, on utilisera du grès à des cuissons plus hautes (1200/1300 degrés) qui assurent une vitrification et donc un ouvrage plus solide et imperméable. Au cours de la cuisson, on jette du sel qui recouvrira d'une sorte de glaçure les pièces et les parois du four.

 

Pour ce qui est de Bernard Palissy, nous tombons sur un bec; celui-ci, sans doute en RTT, a fermé sa boutique. Qu'à cela ne tienne, après un moment de flottement et sur proposition de France et de Marie-Hélène, nous nous dirigeons vers les appartements de Napoléon III fournis, paraît-il, en céramiques de qualité.

 

En passant, une petite vitrine :

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Lors des Coupes du Monde de l'époque, ces récipients permettaient de garder la bière fraîche :

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Une pièce mystérieuse :

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Une autre belle réalisation :

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Et, après être passé à côté d'une oeuvre de Pierre Hebert : "enfant jouant avec une tortue" ...

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nous atteignons enfin les appartements désirés.

On s'arrête un peu devant cette magnifique pièce pour une petite explication historique sur la porcelaine.

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Les motifs de serpents s'enroulant en anse font partie des classiques de l'orfevrerie et sont repris en porcelaine.

 

La porcelaine est une pâte composée d'un mélange de kaolin (50%), de feldspath (25%) et de quartz (25%). Le kaolin est une espèce d'argile qui doit sa finesse à la dégénérescence du Feldspath, et dont la particularité est de rester blanche après la cuisson. Supportant une température de 1400 degrés, cette matière arrive à l'étape de vitrification, ce qui lui procure la translucidité qui est la seconde particularité remarquable de la porcelaine.

 

Porcelaine à motifs chinois :

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Cette porcelaine est dite "de la famille verte"; elle peut compter jusqu'à huit verts différents.

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La porcelaine chinoise est un mélange de kaolin pur et de fondant (comme on l'a vu plus haut, quartz + feldspath). Le kaolin est appelé par les Chinois l'os de la porcelaine à cause de sa solidité, alors que le fondant en est la chair à cause de son "moelleux".

 

La porcelaine chinoise devint, à partir de la renaissance et de la découverte des routes maritimes, un point de référence pour les céramistes européens qui n'ont cessé de l'imiter. En l'absence de ce matériau ils élaborèrent une matière approchante, la porcelaine tendre.

 

Pour décorer la faïence ou la porcelaine il y a deux grande techniques.
La technique dite "du grand feu" : utilisée depuis les Egyptiens elle s'utilise aujourd'hui essentiellement sur de la faïence blanche ou colorée, biscuitée. Ensuite vient la phase d'émaillage. Celle-ci se fait par trempage; on plonge les pièces dans une solution alcalino-plombeuse rendue opaque par l'adjonction d'étain. L'émail une fois sec se préserve à l'état de poudre. Le décor est donc posé sur l'émail cru. Ces pièces sont ensuite soumises à une cuisson de grand feu entre 750 et 950 degrés. Cette température est nécessaire pour cuire la pâte et donner à l'émail stannifère tout son éclat pour révéler les oxydes metalliques.
Le bleu est obtenu avec du cobalt, le jaune avec de l'antimoine, le violet avec du manganèse, le vert avec du cuivre et le rouge, beaucoup plus difficile avec du fer. Il est peu utilisé au début (regardez la couleur orange sur le vase plus haut) car il vire au noir à une température dépassant 900 degrés.

 

La technique "du petit feu" consiste à décorer sur un support déjà émaillé ayant donc subi 2 cuissons (biscuitage et émaillage). Les couleurs sont fixées par une troisième cuisson à basse température. Les couleurs s'accrochent au support, au fondant qui attaque l'émail; mais en aucun cas celui-ci ne fond, il reste solide pendant la cuisson.
La palette des couleurs est plus riche car les basses températures permettent d'utiliser de l'or, par exemple.

 

Un peu d'images avant de poursuivre l'historique de la porcelaine.

 

Il s'agit de vaisselle commandée par Louis XV.

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Le rouge Cassius :

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D'autres pièces :

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La vaisselle or ou étain est remplaçée peu à peu par la faïence, mais l'émail s'écaille. La porcelaine s'impose donc; c'est une matière qui devient aussi noble que l'or, qui supporte les chocs thermiques et qui, neutre chimiquement, ne donne aucun goût aux aliments.

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Il s'agit de porcelaine tendre avec des bleus célestes ou plus soutenus. Les motifs sont des fleurs, des chiffres ou des scènes de romans à la mode. La porcelaine est bien évidemment peinte à la main.

 

Le kaolin et le feldspath furent découverts vers 850 après J-C.
Au XIIème siècle, de retour de voyages, Marco Polo mentionne ce matériau blanc, dur et brillant. Il faudra attendre le XVème siècle pour découvrir, grâce à quelques missionnaires, des exemplaires chinois décorés de blanc et de bleu. Mais le mystère de la composition est grand.
La porcelaine était considérée comme très précieuse et était très convoitée au XVIIème siècle.
Au XVIIème siècle, la recherche de la composition de la porcelaine, l'or blanc, prit l'allure d'une histoire d'espionnage de meurtres et de trahisons.
Le 15 janvier 1708, l'alchimiste allemand J. F. Böttger fabriqua le premier exemplaire européen de porcelaine.
La formule magique détenue par la manufacture de Meissen, fut clandestinement vendue et se propagea dans toute l'europe en une trentaine d'années.

En France, c'est la manufacture de Sèvres qui devient manufacture nationale et détient le monopole de la fabrication.

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Mais bien vite, d'autres manufactures voient le jour. Cela donne lieu à des procés et à des saisies de marchandises, bien avant l'arrivée des faux Vuitton et des faux Lacoste.

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Et voilà, fin de la visite sur un tableau récent et temporaire intitulé: "Cinq dames en quête de repos"

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Superbe journée pendant laquelle j'ai appris pas mal de choses (avec lesquelles j'ai l'honneur de vous barber par blog interposé).

Pour la petite histoire, je suis reparti en passant par la boutique du Louvre; attention, pas la galerie qui transforme ce temple de la culture en vulgaire centre commercial, mais les librairies du Louvre (il y en a une fantastique pour les petits, de 0 à pré-ado) où l'on découvre des trésors, des reproductions d'oeuvres d'art, de la littérature spécialisée et de quoi faire brûler sa carte de crédit.

Pour ma part, je suis reparti avec un bouquin de découverte de l'art par le coloriage (trapu, parfois, le coloriage, je dirais de 8 à 12 ans le destinataire), un coffret très "mode" sur Léonard de Vinci avec ses dessins, ses découvertes, la reproduction de sa machine à voler, et une maquette de cathédrale à reconstituer; J'ai pris également une reproduction de boucle de ceinture sous forme de broche pour madame et un livre d'art pour ma québécoise préférée que je vois le mois prochain.

Pour terminer, un grand merci à France Richemond et de la réussite pour tout ce qu'elle a entrepris, à Marie-Hélène pour avoir eu l'idée de cette visite et l'avoir organisée, à la ville de Moissy pour avoir bien voulu prélever un peu d'argent municipal pour financer l'entrée et la prestation de France, à mes compagnons de voyage pour avoir rendu cette journée très agréable et aux artistes céramistes d'antan grâce à qui j'en ai pris plein les yeux.

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J'espère que personne n'y verra une quelconque allusion, mais voici une petite série de vaches parisiennes pour terminer ce billet:


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